Wilderness

Lance Weller, Wilderness: avant de plonger dans le coeur de l’histoire, un premier chapitre présente une vieille dame aveugle dont les pensées oscillent entre présent et passé. Il neige et cela lui rappelle comment elle a été sauvée du blizzard. Elle repense à Abel Truman, son « deuxième père », et la suite du roman raconte son histoire, mais aussi celle de plusieurs personnages qui ont croisé son chemin. Abel vit dans une cabane au bord du Pacifique, dans le nord-ouest. Il décide de partir avec son chien pour réaliser un dernier voyage. Il est hanté par son passé; il a en effet combattu pendant la guerre de Sécession, du côté des Sudistes. Les chapitres alternent le récit du voyage avec les scènes de guerre, et tout particulièrement la bataille de Wilderness.

La violence est partout: dans la guerre, évidemment, qui est décrite dans ses moindres détails, de manière très cinématographique, mais aussi dans les rencontres que fait Abel lors de son voyages – il se fait dérober son chien et part à la poursuite des voleurs qui sont des hommes particulièrement agressifs. J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans le roman (la faute au précédent, Sea of Tranquility), et je n’ai jamais beaucoup apprécié les histoires de guerre de Sécession, mais je dois bien avouer que j’ai été prise par l’intensité de l’écriture, tout particulièrement lors de la description de la bataille de Wilderness. Lance Weller a écrit un roman qui conte l’Amérique sauvage, sauvage dans sa nature mais aussi dans les relations humaines, et dans cette coupure qu’a causé la guerre. C’est un roman fort, et je lirai avec plaisir d’autres livres du même auteur.

Lance Weller, Wilderness, Gallmeister, 2013 (en vo, 2012) (traduction François Happe)

Sea of Tranquility

Emily St. John Mandel, Sea of Tranquility: en lisant la première partie de ce roman, on se demande un peu ce que veut raconter Emily St. John Mandel: en 1912, Edwin St. Andrew, arrive au Canada où il a été envoyé par ses parents, comme fils cadet qui n’héritera pas de la propriété familiale située en Angleterre. Il continue son voyage jusqu’à l’île de Vancouver, avec de nombreux arrêts en cours de route, se laissant vivre et buvant beaucoup. Sur l’île, il a un malaise dans la forêt, au pied d’un érable. L’histoire fait ensuite plusieurs sauts dans le temps, ce qui nous permet de retrouver Vincent (The Glass Hotel) et Mirella, puis elle nous présente Olive Llellewyn, autrice qui fait une tournée pour présenter son roman, et enfin Gaspery-Jacques Roberts qui vit dans une des colonies sur la lune, au 25e siècle.

Emily St. John Mandel propose une histoire qui mêle passé et futur, avec voyage dans le temps, dans une construction en miroir, dévoilant au fur et à mesure divers éléments qui mènent à la résolution d’une histoire, un peu comme un roman policier où le détective découvre peu à peu les indices. Dès la seconde partie, j’ai été passionnée par le récit, mais surtout par le ton. Comme dans ses romans précédents, l’autrice fait passer un fort sentiment de nostalgie et une certaine tristesse qui envahit très vite le lecteur (quelqu’un sur Goodreads faisait remarquer qu’il était peut-être temps qu’elle change son style, mais pour moi, cela fonctionne très bien pour ce roman). Et j’ai adoré le retour de Vincent.

C’est le premier roman que je lis qui parle aussi clairement de la pandémie, et qui spécule sur un monde futur où elles seront courantes et où la population a l’habitude de vivre avec la maladie. On sent que l’autrice s’est inspiré de ce qu’elle vivait au moment de l’écriture et le roman est marqué par notre époque. J’ai lu ce roman en trois jours, dévorant plus d’une centaine pages en une fois (je lis plus lentement en anglais) et j’en suis sortie toute retournée (à tel point que j’ai beaucoup de mal à m’habituer au roman suivant et que quelques jours après l’avoir terminé, je monte sa cote de 4 à 5). Je ne suis pourtant pas amatrice de romans de science-fiction, mais j’adore les voyages dans le temps. Peut-être que je devrais ajouter à ma PAL les premiers romans d’Emily St. John Mandel…

Emily St. John Mandel, Sea of Tranquility, Knopf, 2022, 255p.

L’autre moitié de soi

Brit Bennett, L’autre moitié de soi: Stella et Desiree Vignes sont jumelles; elles vivent à Mallard, petite localité du sud des Etats-Unis habitée par des Afro-Américains qui ont toujours cherché à avoir la peau la plus claire possible en se mariant en fonction de cette idée. Les deux filles fuguent et se retrouvent à la Nouvelle-Orléans où elles reprennent le cours de leur vie jusqu’à ce que Stella disparaisse. Quelques années plus tard, Desiree revient à Mallard, chez sa mère, elle-même maman d’une petite fille à la peau noire comme l’ébène, fuyant son mari violent. Le roman passe alors à Stella, qui se fait passer une Blanche et qui vit dans le luxe à Los Angeles. Britt Bennett mêle les points de vue et les temporalités, mettant en scène Desiree, Stella, mais aussi leurs filles respectives qui tentent de démêler le cours de l’histoire et les mensonges ou omissions de leurs mères. Parce que prendre la place d’une Blanche dans les Etats-Unis des années 1960 n’est pas évident, et Stella a une peur bleue d’être démasquée. Elle s’est enfermée dans une carapace et a changé sa personnalité, devenant une femme dure et constamment sur ses gardes; seules les apparences comptent encore.

Ce roman a traîné longtemps sur ma PAL, je n’étais pas trop tentée et puis je me suis un peu forcée. J’ai été happée par l’histoire, surtout à partir du moment où Jude, la fille de Desiree entre en scène, menant sa vie à Los Angeles avec Reese, un personnage très attachant. Par la suite, j’ai eu l’impression que le roman perdait un peu en intensité, mais il reste très intéressant dans son questionnement de l’identité et de l’image de soi. J’espère que je trouverai encore d’autres perles dans ma PAL la plus ancienne (datant de 2020, donc ce n’est pas si ancien que ça en fait); l’idée serait de la terminer pour la fin de l’année mais elle est encore bien fournie (peut-être que je supprimerai quelques livres en cours de route, j’hésite à lire les Liane Moriarty par exemple).

Brit Bennett, L’autre moitié de soi, Autrement, 2020, 480p. – traduction par Karine Lalechère (The Vanishing Half)

L’attaque du Calcutta Darjeeling

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta Darjeeling: le capitaine Sam Wyndham débarque à Calcutta en 1919. Sa vie est en miettes: il a perdu sa femme et a été traumatisé par la guerre. Dès son arrivée, il doit enquêter sur le meurtre d’un haut fonctionnaire dans une rue mal famée, au pied d’un bordel. Assisté du sergent Banerjee, un policier local qui connaît les us et coutumes du pays, il tente de défaire les fils de l’histoire, se plongeant dans le monde de l’administration coloniale et dans celui des Indiens revendiquant leur indépendance. Il fait chaud et poisseux, et les gins tonic ne suffisent pas pour se dépêtrer de cette situation compliquée.

Je m’étais dit que je ne commencerais pas de nouvelle série de romans policiers mais le sujet était bien trop tentant (et les divers commentaires sur les blogs aussi – les avis de Keisha, d’Athalie et de Kathel). J’adore les histoires qui se passent dans les colonies, que ce soit l’Inde ou l’Indochine. Le fait qu’ici, ce soit écrit par un auteur indien (vivant en Grande-Bretagne) apporte un plus: on ne l’accusera pas de racisme (contrairement à l’époque qui l’était complètement et les personnages anglais s’en donnent à coeur joie). L’enquête, assez classique, met du temps à se dérouler – en nombre de pages, pas en nombre de jours, mais ce rythme lent permet de décrire la société de l’époque dans tous ses détails. Le titre en français renvoie à un incident qui, s’il est lié à l’enquête principale, n’est pas au coeur du récit – ce qui est un peu dommage – mais le titre anglais, A Rising Man, n’était sans doute pas très traduisible ni vendeur. Bref, j’ai beaucoup aimé, et ça me fait donc une série de plus à continuer !

Abir Mukherjee, L’attaque du Calcutta Darjeeling, Folio, 2020 (première édition en vo en 2016)

Slouching Towards Bethlehem

Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem: ce recueil rassemble divers textes de Joan Didion – de la non-fiction – écrits pour des périodiques américains dans la seconde moitié des années 1960. Elle y fait un portrait de l’Amérique de l’époque, des hippies de San Francisco à John Wayne, de l’histoire d’un meurtre d’un homme par son épouse au tourisme à Hawaï. Elle évoque aussi sa propre vie et réfléchit sur certains aspects de son caractère (elle remplit des carnets entiers de notes). Ce sont des textes très divers et j’ai complètement décroché pour quelques-uns. Mais j’ai tellement savouré d’autres que je ne peux qu’être très positive suite à cette lecture. J’y ai retrouvé une certaine Californie décrite dans d’autres romans (je pense à Bret Easton Ellis, à Kem Nunn) mais aussi au livre de Mick LaSalle sur le cinéma (Dream State) ou à Laurel Canyon d’Arnaud Devillard. Sauf que Joan Didion a écrit ces textes bien avant tous ces auteurs (qui s’en sont peut-être inspirés ?). J’ai aussi beaucoup pensé à Joyce Carol Oates pour l’écriture: il y a cette précision des mots, on sent une certaine fébrilité, il y a de très fines descriptions des caractères, avec une certaine distance par rapport aux personnages. C’est certain: je vais continuer mon exploration de la bibliographie de Joan Didion !

Merci à Electra qui m’a indiqué la voie avec ses nombreux articles.

Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem, Farrar Straus Giroux, 2008 – première édition de 1968

Ohio

Stephen Markley, Ohio: aujourd’hui adultes, quatre anciens élèves de la même école se retrouvent le même soir à New Canaan, petite ville de l’Ohio. Stephen Markley décrit leur trajectoire en quatre parties consacrées à chacun d’entre eux. Il y a d’abord Bill Ashcraft qui doit livrer un mystérieux paquet. C’est pour lui un moyen facile de gagner de l’argent pour s’acheter alcool et drogues. Stacey Moore revoit la mère de sa petite amie disparue, mère qui n’a jamais accepté leur relation homosexuelle – de même d’ailleurs que le frère de Stacey qui tente à chaque fois de la remettre dans le droit chemin. Dan Eaton est vétéran de la guerre d’Irak et a perdu un oeil; il revient à New Canaan en espérant revoir son amour de jeunesse. Tina Ross quant à elle porte en elle un profond désir de vengeance suite à un événement du passé impliquant d’autres élèves de son école.

J’ai failli abandonner après 50 pages: le personnage de Bill est détestable et l’écriture est souvent un peu alambiquée, compliquée, et très foisonnante. J’ai souvent eu envie de dire à l’auteur: « Abrège un peu ». Une fois de plus, c’est le fait que c’est une lecture commune (avec Ingannmic) qui m’a poussée à continuer et le passage à un autre personnage un peu plus intéressant (Stacey) m’a aidé. Je me suis rendue compte au fil des pages que jamais je n’accrocherais à ce roman MAIS que c’était une description très détaillée de tout ce qui n’allait pas aux Etat-Unis, tout particulièrement dans les petites villes conservatrices du coeur du pays: la drogue (y compris les médicaments), les armes à feu, le racisme, le déni de l’homosexualité, la foi en dieu exacerbée, la misère suite à la fermeture des industries et usines. Stephen Markley fait un formidable portrait de l’Amérique profonde (je lisais en même temps le volume 11 d’America, consacré à l’Amérique des marges – beaucoup de choses ont fait écho) mais du coup, j’ai l’impression qu’il a voulu écrire une thèse plus qu’un roman (l’histoire du paquet mystère semble ajoutée pour prouver un des éléments de la thèse et ne concerne pas vraiment le coeur du roman qui est d’une noirceur totale). D’où mon avis mitigé – j’aurais sans doute préféré lire une non-fiction sur le sujet.

Stephen Markley, Ohio, Albin Michel, 2020 (traduction de Charles Recoursé)

Girls on Film

Alicia Malone, Girls on Film: The Complete History of the Women Who Broke Barriers and Redefined Roles: ce livre ne s’annonçait pas trop bien au départ et j’ai beaucoup traîné dans les premiers chapitres. Je m’attendais en effet à autre chose, plus dans la veine des deux autres livres de l’autrice. Alicia Malone raconte ici sa propre vie et son parcours, parlant des films qui l’ont influencée au fil des années. Dès l’enfance, elle s’est passionnée pour le cinéma et a eu la chance d’avoir un bon vidéoclub là où elle habitait en Australie. Et donc le premier chapitre parle de son amour pour un film avec Elizabeth Taylor, National Velvet – ou l’histoire d’une enfant et de chevaux – le genre de film que je fuis ! Mais j’ai continué ma lecture, et au fil des pages, j’ai vraiment accroché à son récit, mêlant expériences personnelles et la manière dont les femmes sont montrées au cinéma, tout particulièrement dans les films classiques d’Hollywood. Sa détermination et son enthousiasme sont enivrants et m’ont inspirée alors que je suis dans une période où je me pose beaucoup de questions quant à mon travail. Son poste rêvé était de devenir journaliste et présentatrice de films sur TCM (la chaîne américaine consacrée aux classiques du cinéma) et elle a progressivement mis en place tous les éléments qui pourraient la mener là. Elle a pris son temps mais elle y est arrivée et c’est une belle victoire. Je ne pensais pas que lire ce livre m’aiderait autant au niveau personnel, ce n’est pas pour ça que je l’avais acheté. Je suis sortie de ma lecture avec de nouvelles envies pour mon futur, et même si rien ne se réalise, au moins j’aurai entrevu les possibilités. (Il est vrai que depuis la fin de ma lecture, ma détermination flanche déjà, faute à ce fichu syndrome de l’imposteur qui montre à nouveau le bout de son nez.)

(et depuis, cette chanson ne quitte plus ma tête)

Alicia Malone, Girls on Film: The Complete History of the Women Who Broke Barriers and Redefined Roles, Mango, 2022

Les dessous du maillot de bain

Audrey Millet, Les dessous du maillot de bain. Une autre histoire du corps: Le maillot de bain est une invention récente, du 20e siècle, mais dans ce livre, Audrey Millet va bien plus loin que ça. Elle remonte à l’Antiquité grecque et romaine pour analyser quel était le rapport au corps et à l’hygiène. Elle explique comment l’eau faisait peur, de même que le féminin, et qu’il fallait donc couvrir ce corps de femme. Ce n’est qu’à partir du 19e siècle que commence le lent apprivoisement de l’eau; c’est l’époque où se développent les cures thermales. Mais ce n’est réellement qu’au 20e siècle que le corps se découvre, de plus en plus au fil des décennies, ce qui amène d’autres questions: le bronzage est-il sain ? et qu’en est-il des corps qui ne correspondent pas aux normes de la minceur ? Toutes ces questions, et bien d’autres, sont abordées par l’autrice qui a écrit un livre passionnant et très accessible relatant l’histoire intime et personnelle des hommes mais surtout des femmes. Je conseille !

(Pour la petite histoire, le sujet du corps, de la nudité et de l’hygiène me tentait depuis longtemps, et j’avais acheté Le propre et le sale de Georges Vigarello, qui est été donc été devancé par celui-ci, mais qui est aussi très souvent cité par Millet).

Audrey Millet, Les dessous du maillot de bain. Une autre histoire du corps, Les Pérégrines, 2022, 261p.

The Book of Jakarta

The Book of Jakarta. A City in Short Fiction: les éditions anglaises Comma Press éditent une série de recueils de nouvelles consacrés à une ville; je les avais repérés il y a quelques années sans me décider, mais là j’ai acheté celui sur Jakarta et Tokyo, et Shanghaï me tentait aussi beaucoup. Que des villes asiatiques, mais c’est ce qui me plaît le plus (la collection couvre le monde entier). J’ai adoré me plonger dans ces dix nouvelles d’auteurs totalement inconnus ici, mais dont certains ont écrit des romans (parfois traduits en anglais) et j’ai aussi apprécié que la parité hommes-femmes ne soit pas respectée, avec six femmes et quatre hommes. Je n’ai jamais été à Jakarta, mais j’ai vu quelques documentaires sur la ville, et je connais un peu l’ambiance d’autres villes indonésiennes. Ambiance que j’ai retrouvée dans les récits qui décrivent la vie quotidienne et le chaos de la ville.

Une femme engage quelqu’un pour l’aider à obtenir son passeport dans une administration kafkaïenne; des musiciens de rue se retrouvent mêlés à des manifestations qui tournent en émeute; une jeune fille retrouve pour une dernière fois son ancien amant avant de se marier avec un autre homme et ils traversent la ville à moto pour aller manger dans une gargote; une adolescente d’origine chinoise devient amie avec une indonésienne d’un milieu privilégié mais leur amitié est interrompue suite à une révolte; un homme raconte sa journée et toutes ses courses et rencontres dans la ville; dans une Jakarta du futur, une femme plus âgée et ses amies cherchent un moyen de se suicider…

Les styles sont fort différents et il y en a pour tous les goûts mais j’ai vraiment aimé ce recueil et j’aimerais explorer les écrits de certains des auteurs, si je trouve leurs livres. J’admire aussi le travail d’édition qui propose une courte biographie de chacun des auteurs mais aussi de leurs traducteurs, tous différents. Il y a également une intéressante introduction qui met les récits en contexte. Si vous lisez l’anglais, foncez !

The Book of Jakarta. A City in Short Fiction, edited by Maesy Ang & Teddy W. Kusuma, Comma Press, 2020

les nouvelles:

B217AN 1 by Ratri Ninditya. Translated by Mikael Johani
The Aroma of Shrimp Paste
by Hanna Fransisca. Translated by Khairani Barokka
The Problem
by Sabda Armandio Alif. Translated by Rara Rizal
Buyan
by utiuts. Translated by Zoë McLaughlin
A Secret from Kramat Tunggak
by Dewi Kharisma Michellia. Translated by Shaffira Gayatri
Grown-Up Kids
by Ziggy Zezsyazeoviennazabrizkie. Translated by Annie Tucker
Haji Syiah
by Ben Sohib. Translated by Paul Agusta

The Sun Sets in the North by Cyntha Hariadi. Translated by Eliza Vitri Handayani
All Theatre is False
by Afrizal Malna. Translated by Syarafina Vidyadhana
A Day in the Life of a Guy from Depok who Travels to Jakarta
by Yusi Avianto Pareanom. Translated by Daniel Owen

L’âme de Kôtarô contemplait la mer

Shun Medoruma, L’âme de Kôtarô contemplait la mer: auteur originaire d’Okinawa, Shun Medoruma raconte son île et s’est toujours intéressé aux conséquences de la guerre et de l’occupation américaine. Ces thèmes transparaissent dans ce recueil de nouvelles mais ne le dominent pas. Les six histoires racontent la vie quotidienne des habitants d’Okinawa, mêlées parfois d’éléments surnaturels, de liens avec le chamanisme et le monde des esprits. D’autres sont plus terre à terre, comme Coq de combat qui raconte comment un jeune garçon reçoit un coq qu’il va élever pour le combat, mais comment celui-ci lui sera retiré par le yakuza local. Avec les ombres est une histoire assez tragique d’amour impossible et qui est raconté d’un point de vue assez particulier. La mer intérieure parle d’un jeune homme dont la mère s’est suicidée.

Les histoires se passent à des périodes différentes, au moment de l’occupation américaine mais aussi après la rétrocession des îles en 1972, sans que les dates soient nommées dans les textes. La nature intervient à tout moment, et les descriptions des îles tropicales créent une ambiance très particulière. Je crois que c’est surtout cela qui m’a fascinée – il y a tellement peu de livres qui se passent à Okinawa, ou même sur des îles tropicales, alors que c’est un cadre qui me parle beaucoup. J’ai beaucoup apprécié l’apparition par petites touches du monde des esprits, de manière tout à fait naturelle. Il y a aussi beaucoup de mélancolie et de délicatesse et l’auteur a l’art de décrire les sentiments et émotions de ses personnages. C’est rare que je donne la note maximum à un livre mais j’ai vraiment été emballée par l’écriture et les thèmes de Shun Medoruma (dont j’avais déjà lu le seul autre livre traduit en français). La première nouvelle est celle qui m’a le moins plu mais leur intensité va en grandissant au fil des pages.

Shun Medoruma, L’âme de Kôtarô contemplait la mer, Zulma, 2013 (publication en v.o. en 1998)

Les nouvelles: L’âme relogée —
L’awamori du père Brésil —
Rouges palmiers —
Coq de combat —
Avec les ombres —
La mer intérieure.