Wilderness

Lance Weller, Wilderness: avant de plonger dans le coeur de l’histoire, un premier chapitre présente une vieille dame aveugle dont les pensées oscillent entre présent et passé. Il neige et cela lui rappelle comment elle a été sauvée du blizzard. Elle repense à Abel Truman, son « deuxième père », et la suite du roman raconte son histoire, mais aussi celle de plusieurs personnages qui ont croisé son chemin. Abel vit dans une cabane au bord du Pacifique, dans le nord-ouest. Il décide de partir avec son chien pour réaliser un dernier voyage. Il est hanté par son passé; il a en effet combattu pendant la guerre de Sécession, du côté des Sudistes. Les chapitres alternent le récit du voyage avec les scènes de guerre, et tout particulièrement la bataille de Wilderness.

La violence est partout: dans la guerre, évidemment, qui est décrite dans ses moindres détails, de manière très cinématographique, mais aussi dans les rencontres que fait Abel lors de son voyages – il se fait dérober son chien et part à la poursuite des voleurs qui sont des hommes particulièrement agressifs. J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans le roman (la faute au précédent, Sea of Tranquility), et je n’ai jamais beaucoup apprécié les histoires de guerre de Sécession, mais je dois bien avouer que j’ai été prise par l’intensité de l’écriture, tout particulièrement lors de la description de la bataille de Wilderness. Lance Weller a écrit un roman qui conte l’Amérique sauvage, sauvage dans sa nature mais aussi dans les relations humaines, et dans cette coupure qu’a causé la guerre. C’est un roman fort, et je lirai avec plaisir d’autres livres du même auteur.

Lance Weller, Wilderness, Gallmeister, 2013 (en vo, 2012) (traduction François Happe)

L’autre moitié de soi

Brit Bennett, L’autre moitié de soi: Stella et Desiree Vignes sont jumelles; elles vivent à Mallard, petite localité du sud des Etats-Unis habitée par des Afro-Américains qui ont toujours cherché à avoir la peau la plus claire possible en se mariant en fonction de cette idée. Les deux filles fuguent et se retrouvent à la Nouvelle-Orléans où elles reprennent le cours de leur vie jusqu’à ce que Stella disparaisse. Quelques années plus tard, Desiree revient à Mallard, chez sa mère, elle-même maman d’une petite fille à la peau noire comme l’ébène, fuyant son mari violent. Le roman passe alors à Stella, qui se fait passer une Blanche et qui vit dans le luxe à Los Angeles. Britt Bennett mêle les points de vue et les temporalités, mettant en scène Desiree, Stella, mais aussi leurs filles respectives qui tentent de démêler le cours de l’histoire et les mensonges ou omissions de leurs mères. Parce que prendre la place d’une Blanche dans les Etats-Unis des années 1960 n’est pas évident, et Stella a une peur bleue d’être démasquée. Elle s’est enfermée dans une carapace et a changé sa personnalité, devenant une femme dure et constamment sur ses gardes; seules les apparences comptent encore.

Ce roman a traîné longtemps sur ma PAL, je n’étais pas trop tentée et puis je me suis un peu forcée. J’ai été happée par l’histoire, surtout à partir du moment où Jude, la fille de Desiree entre en scène, menant sa vie à Los Angeles avec Reese, un personnage très attachant. Par la suite, j’ai eu l’impression que le roman perdait un peu en intensité, mais il reste très intéressant dans son questionnement de l’identité et de l’image de soi. J’espère que je trouverai encore d’autres perles dans ma PAL la plus ancienne (datant de 2020, donc ce n’est pas si ancien que ça en fait); l’idée serait de la terminer pour la fin de l’année mais elle est encore bien fournie (peut-être que je supprimerai quelques livres en cours de route, j’hésite à lire les Liane Moriarty par exemple).

Brit Bennett, L’autre moitié de soi, Autrement, 2020, 480p. – traduction par Karine Lalechère (The Vanishing Half)

Slouching Towards Bethlehem

Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem: ce recueil rassemble divers textes de Joan Didion – de la non-fiction – écrits pour des périodiques américains dans la seconde moitié des années 1960. Elle y fait un portrait de l’Amérique de l’époque, des hippies de San Francisco à John Wayne, de l’histoire d’un meurtre d’un homme par son épouse au tourisme à Hawaï. Elle évoque aussi sa propre vie et réfléchit sur certains aspects de son caractère (elle remplit des carnets entiers de notes). Ce sont des textes très divers et j’ai complètement décroché pour quelques-uns. Mais j’ai tellement savouré d’autres que je ne peux qu’être très positive suite à cette lecture. J’y ai retrouvé une certaine Californie décrite dans d’autres romans (je pense à Bret Easton Ellis, à Kem Nunn) mais aussi au livre de Mick LaSalle sur le cinéma (Dream State) ou à Laurel Canyon d’Arnaud Devillard. Sauf que Joan Didion a écrit ces textes bien avant tous ces auteurs (qui s’en sont peut-être inspirés ?). J’ai aussi beaucoup pensé à Joyce Carol Oates pour l’écriture: il y a cette précision des mots, on sent une certaine fébrilité, il y a de très fines descriptions des caractères, avec une certaine distance par rapport aux personnages. C’est certain: je vais continuer mon exploration de la bibliographie de Joan Didion !

Merci à Electra qui m’a indiqué la voie avec ses nombreux articles.

Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem, Farrar Straus Giroux, 2008 – première édition de 1968

Ohio

Stephen Markley, Ohio: aujourd’hui adultes, quatre anciens élèves de la même école se retrouvent le même soir à New Canaan, petite ville de l’Ohio. Stephen Markley décrit leur trajectoire en quatre parties consacrées à chacun d’entre eux. Il y a d’abord Bill Ashcraft qui doit livrer un mystérieux paquet. C’est pour lui un moyen facile de gagner de l’argent pour s’acheter alcool et drogues. Stacey Moore revoit la mère de sa petite amie disparue, mère qui n’a jamais accepté leur relation homosexuelle – de même d’ailleurs que le frère de Stacey qui tente à chaque fois de la remettre dans le droit chemin. Dan Eaton est vétéran de la guerre d’Irak et a perdu un oeil; il revient à New Canaan en espérant revoir son amour de jeunesse. Tina Ross quant à elle porte en elle un profond désir de vengeance suite à un événement du passé impliquant d’autres élèves de son école.

J’ai failli abandonner après 50 pages: le personnage de Bill est détestable et l’écriture est souvent un peu alambiquée, compliquée, et très foisonnante. J’ai souvent eu envie de dire à l’auteur: « Abrège un peu ». Une fois de plus, c’est le fait que c’est une lecture commune (avec Ingannmic) qui m’a poussée à continuer et le passage à un autre personnage un peu plus intéressant (Stacey) m’a aidé. Je me suis rendue compte au fil des pages que jamais je n’accrocherais à ce roman MAIS que c’était une description très détaillée de tout ce qui n’allait pas aux Etat-Unis, tout particulièrement dans les petites villes conservatrices du coeur du pays: la drogue (y compris les médicaments), les armes à feu, le racisme, le déni de l’homosexualité, la foi en dieu exacerbée, la misère suite à la fermeture des industries et usines. Stephen Markley fait un formidable portrait de l’Amérique profonde (je lisais en même temps le volume 11 d’America, consacré à l’Amérique des marges – beaucoup de choses ont fait écho) mais du coup, j’ai l’impression qu’il a voulu écrire une thèse plus qu’un roman (l’histoire du paquet mystère semble ajoutée pour prouver un des éléments de la thèse et ne concerne pas vraiment le coeur du roman qui est d’une noirceur totale). D’où mon avis mitigé – j’aurais sans doute préféré lire une non-fiction sur le sujet.

Stephen Markley, Ohio, Albin Michel, 2020 (traduction de Charles Recoursé)

Afterparties

Anthony Veasna So, Afterparties: Stories: ce recueil de nouvelles nous plonge dans le monde des réfugiés et immigrants khmers de Californie. Ils ont repris une vie et eu des enfants sur place, mais les fantômes du passé les hantent encore, ce qui n’est pas vraiment compris par leur descendance qui s’est américanisée (ce sont essentiellement eux les narrateurs de ces histoires). Il y a souvent des incompréhensions entre générations, un rejet des traditions, mais aussi parfois un retour vers celles-ci. Ces réfugiés ont ouverts de petits commerces (des supermarchés, des magasins de donuts, des garages) et espèrent que leurs enfants auront une vie meilleure et feront des études.

Deux adolescentes tiennent le comptoir du café de leur mère pendant la nuit et observent cet homme qui vient tous les jours mais qui ne mange pas le donut qu’il a commandé. Le fils d’un garagiste voit l’affaire de son père péricliter mais se rend compte qu’il ne contribue en rien à améliorer le quotidien de sa famille et de lui-même. L’après-fête d’un mariage pose la question des cadeaux (un don d’argent) que chacun doit apporter. Une infirmière doit soigner une vieille femme atteinte de démence et qui croit qu’elle est toujours poursuivie par les Khmers Rouges. Un jeune homme commence une relation avec un autre homme qui n’est pas de sa communauté. Autant de thèmes abordés par l’auteur qui a puisé dans sa propre expérience pour décrire la vie de sa communauté. J’ai trouvé certaines nouvelles un peu sèches, mais au fil des pages j’ai ressenti les émotions que So voulait transmettre, et j’ai commencé à beaucoup aimer ces textes. En tournant la dernière page, je me suis précipitée sur goodreads pour voir s’il avait aussi écrit des romans et là, j’ai découvert à regret que ce recueil a été édité à titre posthume. Ce livre n’est pas traduit en français, mais j’espère qu’il le sera un jour. Je le conseille en tous cas.

Anthony Veasna So, Afterparties: Stories, Ecco, 2021

Les nouvelles: Three women of Chuck’s donuts —
Superking Son scores again —
Maly, Maly, Maly —
The shop —
The monks —
We would’ve been princes! —
Human development —
Somaly Serey, Serey Somaly —
Generational differences.

Solstice

Joyce Carol Oates, Solstice: Monica, fraîchement divorcée, s’installe dans une petite ville de Pennsylvanie où elle a trouvé un emploi comme enseignante. Plutôt réservée, elle est cependant assez vite intégrée dans la petite communauté locale. Lors d’une soirée, elle rencontre Sheila, artiste bohème, veuve d’un sculpteure renommé, totalement libre et fantasque mais aussi droguée aux amphétamines et à l’alcool. Il y a une étincelle, un peu à l’insu de Monica qui se retrouve embarquée dans une relation totalement dévastatrice. Les liens qui se créent entre les deux femmes sont profonds, il y a de l’amour mais un amour qu’aucune des deux n’avoue vraiment et qui mène la plus réservée des deux dans un tourbillon sans fin.

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir Joyce Carol Oates dans ce roman relativement court (environ 250 pages). Elle y décrit avec verve et finesse la psychologie de deux femmes complexes que tout oppose, sans aller dans le grotesque comme certains romans précédents. Je me suis laissée emporter par le récit, me retrouvant quelque part dans le personnage de Monica qui est manipulée par Sheila (même si ce n’est pas vraiment conscient). J’ai avalé le roman en quelques jours mais j’ai été un peu déçue par la fin, qui n’en est pas vraiment une; j’imagine que c’est lié au fait que je me suis identifiée à Monica. Le roman date de 1985 mais je vous encourage vraiment à le lire et la traduction d’Anne Rabinovitch est excellente (elle a d’ailleurs traduit plusieurs romans de Joyce Carol Oates).

Joyce Carol Oates, Solstice, 1985 – lu dans l’édition française éditée par Stock et traduite par Anne Rabinovitch

A vrai dire, je comptais lire un recueil de nouvelles de Joyce Carol Oates, pour participer à « Mai en nouvelles » mais c’était sans compter les hasards de l’ordre chronologique de la bibliographie de l’auteur. J’avais vu dans ma liste qu’il y avait deux recueils, et j’ai lu Last Days en février 2022, me disant qu’il me restait Wild Saturday pour le mois de mai. Livre que j’ai voulu commencer en premier pour cette nouvelle édition de « Mai en nouvelles ». Sauf qu’en l’ouvrant, j’ai constaté qu’il s’agissait d’une compilation de récits plus anciens, essentiellement parus dans The Wheel of Love que j’ai lu… en 2014. Mes plans si bien réfléchis depuis un an étaient complètement chamboulés et j’étais frustrée ! Je me suis donc dit que je lirais d’abord son roman de 1985, Solstice.

Chemistry and other stories

Ron Rash, Chemistry and other stories: à un moment au cours de l’année écoulée, j’ai ajouté Ron Rash à la liste de ces auteurs dont je veux lire toute la production, et j’ai donc découvert qu’il avait écrit beaucoup de nouvelles. Ce recueil a été publié en 2007 (je pensais suivre l’ordre chronologique, mais en fait non), et certaines des histoires ont été à l’origine de romans complets (Pemberton’s Bride est devenu Serena). Ron Rash a l’art d’écrire des histoires très locales, décrivant les petites communautés de Caroline du Nord et du Sud, des Appalaches. Elles se passent au temps présent mais aussi tout au long du 20e siècle – seuls quelques indices permettent de plus ou moins situer l’action. Souvent, l’arrivée de la modernité chamboule les traditions. Les thèmes sont variés, et certains ne me parlent pas du tout, comme la pêche (avec description minutieuse des appâts et du matériel) ou le basket (c’est l’histoire qui m’a le moins plu). Mais même celle autour de la pêche est finalement assez drôle: elle raconte comment quelques hommes âgés décident de partir à la recherche de cet immense poisson repéré par un pêcheur et quels tactiques ils utilisent.

La mort est très présente: un homme se noie dans un réservoir, une femme, accompagnée d’un arpenteur, part à la recherche de l’endroit isolé où son fils a été tué, pour connaître la place exacte du crime. Il y a de l’alcool, des drogues, un bébé mort-né, des dépressions dont on n’arrive pas s’extraire – la vie est difficile dans ces contrées. C’est rude, mais c’est très beau, et j’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir cet auteur dont les nouvelles sont tout aussi percutantes que les romans. (Et ne vous arrêtez pas à la couverture qui est particulièrement peu engageante, je trouve).

(Electra et Marie-Claude n’ont pas eu l’occasion d’organiser « Mai en nouvelles » cette année mais j’ai quand même décidé de lire quelques recueils et d’utiliser le mot-clé.)

Les nouvelles:

Their ancient, glittering eyes —
Chemistry —
Last rite —
Blackberries in June —
Not waving but drowning —
Overtime —
Cold harbor —
Honesty —
Dangerous love —
The projectionist’s wife —
Deep gap —
Pemberton’s bride —
Speckled trout.

The Pisces

Melissa Broder, The Pisces: Lucy est une femme de la fin de la trentaine vivant à Phoenix et qui tente d’écrire une thèse sur Sappho depuis treize ans. Sa relation avec Jamie vient de se terminer et elle est au 36e dessous. Sa soeur lui propose de venir passer l’été à Los Angeles, dans son appartement de Venice Beach, pour s’occuper du chien tandis qu’elle et son mari sont en voyage. Ce que Lucy accepte finalement, même si c’est un peu à contrecoeur. Suite à un incident, elle doit suivre une thérapie de groupe – un prétexte pour l’auteur pour présenter des femmes aux problèmes quelque peu caricaturaux – mais elle ne s’y retrouve pas. Ni d’ailleurs dans ses rencontres Tinder qui ont un côté assez drôle dans leur description des relations humaines. Est-ce que sa rencontre avec un beau nageur, Theo, va changer sa vie ?

Lucy n’est pas un personnage qu’on a envie d’aimer. Elle est dépressive et anxieuse, tout le long du livre, extrêmement égoïste et désespérément à la recherche d’amour. Même sa rencontre avec le nageur ne fait pas remonter le meilleur en elle, son attitude avec le chien dont elle doit s’occuper est assez dérangeante. Melissa Broder prend son temps pour développer le récit, racontant avec minutie les rencontres de Lucy avec les femmes du groupe de thérapie et avec les mecs de Tinder, n’épargnant aucun détail au lecteur (dans les scènes de sexe, notamment). Il faut attendre la moitié du récit pour que les choses évoluent un peu, avec la révélation de la vraie nature du nageur (et hop, un élément de fantastique). A ce moment-là, je ne souhaitais plus qu’une chose: en terminer au plus vite, ce que j’ai d’ailleurs fait en une après-midi. Je ne peux pas dire que j’ai accroché à ce roman, je ne me souviens même plus ce qui m’avait tant attirée au départ. Même si a priori j’aurais dû apprécier cette chronique de la vie d’une femme larguée par son mec et de sa dépression (qui en plus se passe à Los Angeles, toujours un bon point), je n’ai jamais réussi à l’aimer ni à me retrouver dans le personnage (à part une ou deux citations). Un gros raté donc pour cette lecture commune avec Electra – je suis curieuse de ce qu’elle pense du livre ! (J’ai d’ailleurs changé ma note goodreads de 3 à 2).

How much of these hills is gold

C Pam Zhang, How much of these hills is gold: Années 1860, Californie. Lucy et Sam, enfants d’immigrants chinois, perdent leur père, Ba. Leur mère, Ma, est décédée quelques années plus tôt. Ils savent qu’ils doivent quitter la misérable cabane dans laquelle ils vivent et partir loin de la ville minière occupée par des chercheurs d’or souvent déçus. Leur mission est de trouver l’endroit idéal pour enterrer les restes de leur père. Leur départ de la ville s’est fait en catastrophe, et ils pourraient bien être poursuivis; il leur faut aller le plus loin possible de la civilisation. Au fil des pages, le lecteur suit les deux enfants et leur immersion dans la nature sauvage, il y a aussi leurs souvenirs et l’intrusion de la mythologie chinoise – ils voient des traces de tigres à divers endroits.

J’ai dû insister un peu au début de ma lecture, je ne savais pas trop où le roman voulait m’emmener, mais après un moment, je n’ai plus pu décrocher. L’histoire est belle, passionnante, plongeant dans le passé des immigrants chinois en Californie et décrivant la vie des chercheurs d’or, le tout entrecoupé de quelques éléments fantastiques (juste quelques touches). Et puis il y a le texte lui-même, l’écriture qui est superbe. J’ai adoré tout particulièrement la dernière partie où l’autrice insère un rythme particulier grâce à la répétition de mots, c’est très poétique, c’est le type de poésie que j’apprécie, avec des phrases complètes qui se suivent. C’est rare que je mette cinq étoiles, mais ce livre m’a profondément touchée. Il vient d’être traduit en français par Seuil, sous le titre De l’or dans les collines.

At the movies – VII (1930s)

Arrowsmith (via IMDB)

À nous la liberté, René Clair (France, 1931) – 3/5: au début du film j’ai été très sceptique et puis je me suis laissée entraîner – pas à cause de l’histoire, ni à cause du fait que c’est encore très muet, ce qui rend le film bien moins pétillant quel films américains de l’époque, mais à cause des décors modernistes / futuristes de Lazare Meerson, montrant une architecture aux lignes de fuite assez intéressantes. C’est à nouveau un film très musical, avec une composition de Georges Auric – là par contre, on est en avance par rapport aux Etats-Unis où les scores sont encore peu courants en 1931. Le film fait penser par son sujet à celui de Charlie Chaplin, Modern Times.

Arrowsmith, John Ford (1931) – 2/5: quand John Ford a tourné ce film, il en avait déjà réalisé une septantaine auparavant, mais les meilleurs restaient à venir (encore une septantaine). Celui-ci a gagné l’Oscar du meilleur film alors que franchement, c’est du grand n’importe quoi. L’acteur principal, Ronald Colman, était une star à l’époque et remplissait les salles, alors qu’il a complètement été oublié aujourd’hui. L’histoire, basée sur un livre, part dans tous les sens – en gros ça parle d’un médecin qui découvre un sérum pour soigner la peste (mais avant ça, il épouse une infirmière et commence une carrière comme médecin de campagne dans le Dakota du Sud). Plusieurs choses à noter: les superbes buildings art déco de New York et les décors dans le même esprit, le médecin antillais noir qui est considéré comme un égal (fait rare à cette époque où les Noirs étaient dénigrés et moqués), des images de plus en plus belles vers la fin, jouant avec les ombres. Et puis aussi, en complément à ce que je disais plus haut: Alfred Newman, le grand compositeur de musiques de film, est ici crédité mais il n’y a de la musique qu’au générique et lors d’une scène vers la fin.

Bad Girl, Frank Borzage (1931) – 2/5: une comédie dramatique vite oubliée mettant en scène une jeune femme et un jeune homme de milieu modeste, vivant à New York (les acteurs Sally Eilers et James Dunn étaient inconnus à l’époque – et sont tombés dans l’oubli depuis). Ils tombent amoureux à Coney Island (jolies scènes des montagnes russes – une des seules scènes en extérieur) et passent du temps ensemble, mais du coup sont forcés de se marier (on ne rentre pas à 4h du matin à cette époque sans qu’il se soit passé des choses – mais c’est hors écran). Leur manque de communication provoque une série de quiproquos malheureux mais tout s’arrange à la fin. A noter: un très courte scène avec une cage à oiseau que l’héroïne recouvre d’un tissu, une « bad » girl qui ne l’est pas vraiment.

Kameradschaft, Georg Wilhelm Pabst (France-Allemagne, 1931) – 4/5: quand j’ai vu que ce film parlait de mineurs, je me suis dit « oh non, ça risque d’être ennuyeux » (des mauvais souvenirs de Germinal, je crois). Et puis en fait, c’est passionnant. C’est un film catastrophe, et l’explosion dans la mine est très bien reconstituée (ça a été fait en studio), mais c’est surtout un film sur l’amitié profonde qui existe entre mineurs, peu importe si la frontière de deux pays les sépare (la fin est amère par contre). Le film est tourné en extérieur (sauf les scènes sous terre) et ça fait du bien d’avoir un horizon, de l’air… Si les films américains de l’époque sont intéressants pour les histoires qu’ils racontent, ils restent enfermés dans les studios et les scènes d’extérieur me manquent beaucoup. A noter qu’il n’y a pas de musique dans le film (à part la scène du bal musette), juste les nombreux bruitages dans la mine mais aussi à l’extérieur. Il y a aussi de belles scènes avec un train.

Le million, René Clair (France, 1931) – 2/5: à vrai dire, ce film précède À nous la liberté (je ferai plus attention à ça dans le futur). Dans cette comédie musicale, les héros partent à la poursuite d’une vieille veste dans laquelle se trouve un billet de loterie gagnant. Il y a donc pas mal de quiproquos et de burlesque, et c’est très virevoltant. Si le film a ses qualités, je n’accroche pas du tout à ce type d’histoire et j’ai même accéléré un peu pendant certains chants d’opéra un peu longs et qui n’apportent pas grand-chose à l’histoire.

The Front Page, Lewis Milestone (1931) – 2/5: mais quel film bavard ! ça se passe dans la salle de presse d’un tribunal, les différents correspondants des journaux attendent des nouvelles du prisonnier qui sera exécuté le lendemain. Parmi ceux-ci, il y a Hildy Johnson qui compte quitter son job le soir même pour rejoindre sa fiancée, mais de nouveaux événements l’en empêchent à chaque fois, comme l’évasion du prisonnier. On ne quitte donc quasi jamais la salle de presse, ce qui rend le film étouffant. On tend vers les « screwball comedies » des années qui viennent, mais sans trop insister sur l’élément féminin dans ce cas-ci. Il y a quelques plans intéressants, mais en gros, je me suis ennuyée.

The Champ (King Vidor, 1931) – 3/5: Dink, un gamin, vit avec son père, The Champ, ancien champion de boxe à Tijuana au Mexique. Champ est tombé dans l’alcoolisme et le jeu, et c’est le jeune garçon qui s’occupe de lui quand il est saoul. Il y a évidement plein de hauts et de bas, et ça se termine tragiquement. Si certains éléments de ce film m’ont dérangée, comme le jeu forcé de l’enfant (un problème récurrent) et le drame un peu trop exacerbé, d’autres m’ont agréablement surprise, comme le fait qu’une grande partie du film a été tourné en extérieur. A noter: un train, vu de l’extérieur et de l’intérieur, l’architecture de style espagnol de Tijuana.

Ceci termine ma liste de films de 1931. J’en ai abandonné deux, Monkey Business, de Norman McLeod avec les Marx Brothers (le burlesque ne passe vraiment pas chez moi), et Tabu, de Robert J. Flaherty et F.W Murnau (parce que c’est muet et j’ai un vague souvenir de l’avoir déjà vu). Il y a en trois de ma liste que je n’ai pas trouvé: Strangers May Kiss de George Fitzmaurice, The Sin of Madelon Claudet d’Edgar Selwyn et The Smiling Lieutenant d’Ernst Lubitsch.