Komodo

David Vann, Komodo: Tracy délaisse ses deux enfants en bas âge et son mari pour prendre des vacances bien méritées. Accompagnée de sa mère, elle rejoint son frère Roy sur l’île de Komodo en Indonésie pour y faire de la plongée. Ce dernier s’est éloigné de sa famille et vit une vie assez chaotique depuis son divorce, tentant de gagner de l’argent en tant qu’instructeur de plongée. Dès les premières pages, le lecteur sent que Tracy ne va pas bien; elle est assez détestable même, se chamaillant constamment avec sa mère et son frère. Elle essaie de profiter de l’île paradisiaque et des paysages sous-marins, en compagnie des raies manta mais elle n’y arrive pas. Elle est rongée par le ressentiment, pour diverses raisons qui se dévoilent au cours de la lecture.

David Vann dresse le portrait très fin d’une femme au bout du rouleau et a imaginé une intrigue pleine de tension et de violence, entrecoupée de superbes passages décrivant la vie sous-marine. J’ai été happée par ce roman, le lisant en quelques jours, le finissant en quelques heures, apprenant à aimer de plus en plus Tracy, à la comprendre surtout. Les passages plus techniques sur le plongée ne sont jamais ennuyeux; ils sont même fascinants. Ce roman aborde le thème de la difficulté d’être mère, même si a priori on se croit parti pour des vacances de rêve. C’est un récit très fort, qui m’a profondément touchée, et que je conseille avec beaucoup d’enthousiasme. Un livre qui pourrait bien se retrouver dans mon top de l’année !

(Mini spoiler: j’ai détesté la dernière page – le roman aurait été bien plus fort sans cette conclusion – si vous l’avez lu, dites-moi ce que vous en pensez !).

A quality of light

Richard Wagamese, A quality of light: le révérend Joshua Kane est appelé par la police pour désamorcer une prise d’otages par Johnny Gebhardt. Les deux hommes se connaissent; enfants, ils étaient les meilleurs amis du monde, relié par un pacte secret. Joshua est Ojibway mais a été adopté par des parents blancs, de pieux agriculteurs qui l’élèvent selon les principes chrétiens de la bonté et de la justice. Johnny vit avec un père alcoolique et violent, et une mère qui a laissé tomber les bras; il est passionné par la culture indienne dans laquelle il trouve une certaine force et spiritualité. Les deux garçons se rencontrent à l’école et forment une amitié très profonde, le second initiant peu à peu le premier à sa culture d’origine. Au fil des pages, le lecteur apprend à connaître les garçons et les éléments qui ont mené à la prise d’otages.

La lecture de ce roman a été assez contrastée: il y a de longues descriptions de l’apprentissage du baseball qui ne sont pas particulièrement passionnantes pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas aux sports (et encore moins les sports américains dont je n’ai aucune notion des règles) mais il y a aussi la découverte de la culture et de la spiritualité Ojibway. C’est passionnant de voir ces deux garçons que tout oppose grandir et former une personnalité propre, pleine de nuances. La seconde partie du livre devient parfois un peu plus politique et revendicatrice, les discussions entre Joshua et Johnny présentant des points de vue totalement opposés qui sont le miroir de ce qui se passait dans la société à cette époque (fin des années 1960 – début des années 1970). Et même si j’ai eu quelques moments d’ennui, la seconde moitié du roman m’a totalement convaincue. Ce n’est pas mon roman favori de Wagamese mais il reste très intéressant.

Orange amère

Ann Patchett, Orange amère: un dimanche comme un autre. Albert s’incruste au baptême de la fille (Franny) d’un vague collègue, pour ne pas devoir rester à la maison avec sa femme et ses enfants. Il rencontre Beverly, la maman de Franny, et tombe amoureux d’elle le temps d’une après-midi arrosée de gin orange (préparés avec les oranges du jardin – on est en Californie). Le chapitre suivant change complètement d’époque et le lecteur comprend que Beverly et Albert se sont mariés, créant une nouvelle famille recomposée. Le roman suivra divers membres de cette famille à différentes périodes de leur vie, sur une période de cinquante ans – les enfants ont grandi et certains prennent la parole, racontant des bribes d’histoire que le lecteur devra recomposer comme un puzzle. Cela demande évidemment un peu d’attention mais tout s’emboîte assez bien et au fil des pages, le fil prend forme.

Et pourtant j’ai failli abandonner ce roman, et pas à cause de la temporalité un peu décousue. J’ai cette (mauvaise ?) habitude de beaucoup traîner au début d’un livre, avançant à l’allure d’un escargot pendant la première moitié et un chapitre m’a tout particulièrement bloquée (pour ceux qui l’ont lu, celui qui décrit la soirée de Franny derrière le bar, quand elle rencontre un écrivain qu’elle adore). Je trouvais le temps long, mais je me suis forcée à continuer, un peu par curiosité, un peu parce que c’était une lecture commune, et un peu par paresse (j’étais au jardin et j’avais la flemme de choisir un autre roman). Une fois ce chapitre un peu pénible passé, je suis enfin entrée dans l’histoire et j’ai beaucoup aimé suivre chacun des personnages, avec leur caractère, leurs défauts, leur personnalité spécifique. Un événement en particulier les a tous marqués et forme quelque part l’ossature du récit, et les détails sont distillés très parcimonieusement au cours des pages. Ma lecture a été sous forme de montagnes russes, d’où un note moyenne, mais j’ai bien envie de lire d’autres romans de cette auteur.

Une lecture commune avec Ingannmic et Electra.

Desperation Road

Michael Farris Smith, Desperation Road: Maben et sa fille marchent depuis des heures. Elles n’ont plus de domicile, et presque plus d’argent. Elles dépensent quelques-uns de leurs derniers dollars dans une chambre de motel, mais quand Maben tente de se prostituer pour renflouer un peu sa cagnotte, tout ne se déroule pas comme prévu. Russell revient chez lui, à McComb, Mississippi, après avoir passé onze ans en prison, mais dès qu’il débarque du car, il est attaqué et roué de coups par les frères de la personne qu’il a tuée. Au fil des pages, Maben et Russell vont se croiser et l’histoire prendra une autre dimension, posant la question de la rédemption.

J’ai eu du mal avec ce roman, j’ai mis un certain à comprendre que le rythme serait lent: tout se déroule pendant un laps de temps de quelques jours, et le lecteur sait dès le départ ou presque que Russell et Maben vont se rencontrer mais il faut attendre la moitié du roman pour que cela se passe. J’ai trouvé le temps long pendant la première partie; par la suite, j’ai réussi à m’attacher un peu aux personnages mais l’ensemble m’a semblé un peu trop sombre, un peu trop torturé, un peu trop blanc et noir, un peu trop religieux… Une lecture en demi-teinte, donc, pour moi.

L’avis bien plus positif d’Electra.

Park life

Yoshida Shuichi, Park life: un jeune homme, employé d’une grande société japonaise, passe ses temps de midi dans le parc d’Hibiya à Tokyo; il y rencontre une jeune femme toujours assise sur le banc en face de lui. Ils vont s’apprivoiser, se parler, se donner rendez-vous. Mais il a aussi une vie en dehors du parc, il ne vit pas chez lui et s’occupe du petit singe d’un couple d’amis, dormant dans leur appartement. Dans ce court roman, que j’ai lu dans sa version illustrée par Emilie Protière, l’histoire n’est qu’un prétexte, il s’agit plus d’une tranche de vie et surtout du portrait d’un parc, et d’une ville. Il y a un certain charme dans ce récit, un certain enchantement aussi, c’est comme une parenthèse dans un monde qui va trop vite. J’ai beaucoup aimé retrouver ces ambiances de Tokyo, et ces personnages un peu décalés. Et tout comme le nombre de pages fort restreint de ce livre, mon billet sera très court, s’arrêtant ici.

Les mystères de Winterthurn

Joyce Carol Oates, Les mystères de Winterthurn: à la fin du 19e siècle, dans la petite ville de Winterthurn à l’est des Etats-Unis, vit la famille Kilgarvan. D’un côté il y Georgina et ses deux demi-soeurs, Thérèse et Perdita, que l’aînée élève depuis la mort de leur père; de l’autre il y a les Kilgarvan qui ont été déshérités, avec parmi les quatre fils, Xavier, que l’on retrouvera dans les trois parties du livre. La vie n’est pas un long fleuve tranquille à Winterthurn: trois fois de suite, à quelques années d’intervalle, il y aura des meurtres. D’abord le bébé d’Abigaïl, la cousine de Georgina – pourtant la chambre était fermée de l’intérieur; plus tard, ce sont cinq femmes qui sont retrouvées assassinées en dehors la ville; enfin ce sont le pasteur, son amante et la mère du pasteur qui ont été tués. Xavier ne croit pas aux balivernes de la police qui effectue des enquêtes pleines de préjugés et sans aucun souci scientifique; il prend les choses en main.

Ceci pourrait ressembler à un polar type, sauf qu’on est entre les mains de Joyce Carol Oates. C’est sont troisième roman gothique et elle décrit la société de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle avec un certain sens du grotesque. Tous les personnages ont les traits exagérés, dans des descriptions où les mots s’accumulent dans un flot ininterrompu; l’époque aussi est décrite par tous ses extrêmes: la pudibonderie est exacerbée, le cours de la justice est une vraie caricature, tous les détails de la mode sont expliqués. Mais il y a aussi des éléments inexpliqués, surtout dans la première partie de l’histoire; et un passage un peu frustrant dans lequel le héros est dans une situation inextricable – ce qui fait évidemment tourner les pages, mais le lecteur n’aura jamais d’explication.

Foncièrement, je n’aime pas le grotesque, et pourtant le talent de Joyce Carol Oates est tel que ça passe sans problèmes avec moi; je me suis retrouvée à avaler les pages de ce livre pourtant épais en quelques jours. C’est le dernier volume de sa trilogie gothique, est-ce que les romans suivants seront fort différents ? Mystère ! Mais d’abord, j’ai deux recueils de nouvelles à lire, datant tout comme le roman de 1984.

La république du bonheur

Ito Ogawa, La république du bonheur: dans ce roman, on retrouve les personnages de La papeterie Tsubaki et l’auteur reprend le fil de son récit. Hatoko, qui écrit des lettres sur commande et qui tient son petit magasin de Kamakura, a épousé Mitsurô et s’occupe maintenant de sa petite fille. Elle apprend à être épouse mais surtout maman, ce qui provoque de nombreux questionnements chez elle. Elle lui transmet ce qu’elle a appris de sa grand-mère, la calligraphie, mais elle suit aussi ses propres instincts. La vie suit son cours pendant quatre saisons, et la petite ville de Kamakura est au centre de l’histoire, avec ses ruelles, ses temples et sa nourriture – chaque saison donne en effet l’occasion de manger un plat particulier. Comme dans le premier roman, j’ai retrouvé cette douceur des sentiments, la beauté de Kamakura (qui donne envie de prendre l’avion de suite et d’y vivre pendant un an, au moins), les coutumes et traditions particulières du Japon, une certaine mélancolie aussi. C’est le genre de livre doudou qu’on a envie de garder pour les moments difficiles parce qu’on sait que la vie semblera plus rose après la lecture. J’avais mis 5 étoiles à La papeterie Tsubaki, ici seulement 4: la magie a un peu moins opéré, l’élément de surprise n’y étant plus, mais cela reste un excellent roman.

Un livre lu (in extremis) dans le cadre du Mois du Japon organisé par Lou et Hidelle. Elles ont annoncé que le challenge se poursuivait, et j’ai encore quelques romans à lire !

Littérature américaine

Après l’avoir laissée à l’abandon depuis quasiment sa première date de publication (en 2015 ?), j’ai enfin remis à jour la page des 50 novels for 50 states ! Il y a donc des états populaires, et d’autres pour lesquels je n’ai pas lu un seul roman. Bref, il y a encore du boulot, et ça risque d’agrandir encore ma PAL. Avez-vous des suggestions de romans incontournables pour les états sans livres ? Du genre David Vann (que je n’ai toujours pas lu, mais dont j’ai acheté le dernier roman se situant… en Indonésie) pour l’Alaska…

A house for happy mothers

Amulya Malladi, A house for happy mothers: aux Etats-Unis, à Silicon Valley, Priya vit une vie sans soucis, avec un mari aimant, mais une chose la rend malheureuse: elle voudrait un enfant. Elle n’y arrive pas, faisant fausse couche après fausse couche, malgré toute l’aide médicale possible. A l’autre du bout du monde, Asha vit dans un petit village d’Inde du Sud, dans la région d’Hyderabad. Son mari ne gagne pas beaucoup d’argent et elle aimerait que ses enfants aient un meilleur avenir, surtout son fils qui semble avoir un QI bien plus élevé que la moyenne. Leurs destins vont se rencontrer par l’intermédiaire de la Maison des mères heureuses: Asha va porter l’enfant conçu par Priya et son mari contre rétribution.

Le roman suit les deux femmes, alternant les chapitres. Elles ont toutes les deux des doutes en s’engageant dans ce chemin inconnu pour elles. Elles doivent vivre avec les commentaires et les pressions de leurs familles respectives: la mère de Priya est un genre de dragon qui désapprouve toutes les actions de sa fille, le mari d’Asha rêve de l’appartement qu’il pourra acheter avec l’argent de sa femme alors qu’elle veut surtout assurer l’avenir de son fils. La gynécologue de la clinique est surtout attirée par l’appât du gain et l’aspect commercial de ces « transactions » sous-tend le récit. Et puis il y a ce contraste entre la richesse (toute relative) des femmes étrangères et la pauvreté des femmes indiennes. Amulya Malladi analyse les divers sentiments des femmes au fil des pages et décrit leur évolution au cours de la grossesse. C’est touchant, et sans doute proche de la réalité. C’est un roman mais quelque part, cela touche à de la non-fiction. Malladi n’ajoute en effet pas trop d’éléments dramatiques; elle apporte par contre quelques touches d’humour avec le personnage de la mère de Priya. Un roman léger dans son ton mais profond dans son sujet.

The glass hotel

Emily St. John Mandel, The glass hotel: dès que ce roman est sorti, je me suis précipitée pour l’acquérir, me souvenant du fabuleux Station Eleven. Sauf que, comme souvent, je ne l’ai pas commencé de suite, et comme je ne voyais quasi pas de critique apparaître sur mes blogs préférés, et que sa note goodreads n’était pas immensément bonne, je l’ai laissé traîner. Et puis Electra l’a lu et l’a adoré.

Raconter l’histoire de ce roman est un peu compliquée, et la quatrième de couverture dévoile beaucoup trop. Il y a Paul, qui travaille dans un hôtel de luxe isolé dans la forêt, sur une île; il y a Vincent, sa soeur, qui travaille au bar de ce même hôtel; et puis il y a Jonathan, client richissime de ce même endroit. Leur histoire est racontée de manière assez chaotique, changeant de période à chaque chapitre (mais les années sont toujours indiquées) et au début, c’est un peu compliqué de rentrer dans le livre. Mais chez moi, la magie a opéré très vite, je me suis attachée au personnage de Vincent, cette femme qui se laisse porter par les événements. Il y a la beauté de l’écriture qui m’a emmenée dans des mondes très divers, entre pauvreté et richesse extrême, d’une île isolée à New York, dans la forêt et sur les mers. Il y a une grande mélancolie et beaucoup de tristesse, mais ce n’est pas un livre déprimant pour autant. C’est un roman qui parle des changements soudains dans une vie et de l’adaptation à ceux-ci. C’est un roman dans lequel on est aspiré et qu’on a du mal à quitter une fois la dernière page atteinte.