La papeterie Tsubaki

Ogawa Ito, La papeterie Tsubaki: il y a de ces livres qu’on ne lit pas tout de suite et qu’on garde pour un moment de disette, parce qu’on est presque sûr qu’il sera très bien. C’est le cas pour ce roman japonais que j’ai sélectionné après une accumulation de déceptions. Hatoko a 25 ans; elle a repris la papeterie de sa grand-mère à Kamakura, perpétuant également son métier d’écrivain public. Le livre se découpe selon les quatre saisons pendant lesquelles Hatoko rencontre une galerie de personnages très divers, aux demandes d’écriture parfois simples, parfois compliquées. Elle s’y applique au mieux, choisissant avec soin le texte mais aussi l’encre et le papier. Elle raconte également sa vie quotidienne, ses ballades dans les temples de Kamakura (je m’y suis souvent revue moi-même); elle décrit la nature qui change au fil des saisons. C’est simple mais tellement beau. C’est un de ces livres qu’on ne veut pas terminer, qu’on aimerait recommencer encore et encore, comme les mois qui se succèdent. Il pousse à observer soi-même ce qui se passe autour de soi, parfois avec une certaine nostalgie mais surtout avec beaucoup de joie.

There there

Tommy Orange, There there: le roman raconte l’histoire de douze personnes d’origine indienne qui sont en route vers le grand powwow d’Oakland: Jacquie Red Feather l’ancienne alcoolique ayant abandonné sa famille, Dene Oxendene qui filme des interviews en souvenir de son oncle décédé, Orvil, l’adolescent qui a appris les danses traditionnelles en regardant des vidéos sur le net, et d’autres personnages dont certains aux intentions peu recommandables. Cette multitude d’hommes et de femmes m’a très vite perdue, d’autant plus que le chronologie est aussi fragmentée. Et dès les premières pages, j’ai eu du mal avec le style très contemporain d’écriture. J’ai sans doute manqué de concentration dans ma lecture, et d’attachement aux personnages, et je suis donc complètement passée à côté de ce roman que j’ai quand même terminé parce qu’il n’est pas très long. Je vous renvoie donc vers des critiques plus positives et plus nuancées, celle d’Electra, de Marie-Claude ou de Jackie Brown. Je rajouterais également que je l’ai lu à un moment où je déprimais pas mal – au mois de septembre – mon état d’esprit recherchait clairement quelque chose de moins urbain et de plus feelgood à ce moment-là.

The longest night

Andria Williams, The longest night: 1959. Nat et Paul Collier s’installent à Idaho Falls, avec leurs deux petites filles. Paul a été envoyé là par l’armée pour travailler sur le site d’un réacteur nucléaire. Il rejoint son équipe et découvre rapidement que son supérieur cache de nombreuses informations sur les dysfonctionnements du réacteur. Pendant ce temps, Nat tente de s’adapter à sa vie de femme au foyer, s’occupant des enfants mais, empreinte de liberté, elle ne respecte pas toujours les normes très restrictives de l’époque. L’histoire connaît encore des développements par la suite mais je m’attendais à un récit moins linéaire et moins convenu. Ce n’est pas désagréable à lire mais certains éléments sont cousus de fil blanc, dès les premières pages même qui annoncent un “accident”. C’est au final une belle analyse d’un mariage très normal, de ses écueils et de ses petites joies.

Starlight

Richard Wagamese, Starlight: une mère s’enfuit avec sa fille, quittant un homme violent. Elles prennent la route et se réfugient dans une maison abandonnée dans un petit village. C’est là qu’habite Frank Starlight (le héros de Les étoiles s’éteignent à l’aube). Sa vie est tranquille, autour du ranch dont il s’occupe avec son associé. Et il part souvent dans la nature pour faire des photos d’animaux, des loups, des cerfs… Il recueille Emmy et sa fille et se rend très vite compte qu’elles ont été traumatisées, même si elles ne racontent rien. Il tente de les aider en les invitant à mieux connaître la nature qui les entoure. Mais l’ex d’Emmy veut se venger…

Une fois de plus, j’ai été happée par le récit de Wagamese, par ses descriptions de la nature, par la violence de l’histoire d’Emmy et de sa fille, par leur transformation au contact de la forêt et des animaux. C’est beau, troublant par moments, les mots me manquent. C’était le dernier roman de Wagamese, et il est inachevé. Les éditeurs ont fait de leur mieux pour proposer plusieurs fins, se basant sur ce que l’auteur avait raconté à ses proches et sur une nouvelle plus ancienne. C’est le genre de roman qu’on aimerait ne jamais refermer, et c’est triste de se dire qu’il n’y en aura plus d’autres… Il me reste heureusement quelques-uns de ses premiers livres à lire.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres: pavé de plus 800 pages, ce roman a eu un succès certain lors de la rentrée littéraire 2018. Poussée par les notes très positives sur goodreads, j’ai entamé le livre début juillet, l’abandonnant après 80 pages parce que je le trouvais prétentieux. Je l’ai repris quelques semaines plus tard parce que j’étais malgré tout attirée par l’histoire. Et j’avais aussi découvert l’Instagram de l’auteur et les photos me parlaient.

Le roman raconte la vie de quatre amis vivant à New York: Malcom, métis et architecte, JB, peintre aux racines haïtiennes, Willem, aux parents d’origine suédoise et acteur en devenir et enfin Jude, avocat. C’est sur ce dernier que le récit va se focaliser: Jude est un homme blessé, marchant avec une canne suite à un accident; il est torturé, très peu sûr de lui; il se mutile et, surtout, ne raconte à personne son passé. Or le lecteur sait que de choses graves se sont passées pendant son enfance et l’auteur a l’art de faire monter la tension en racontant des bribes de cette histoire, puis de la casser complètement pour reprendre un récit plus quotidien. Et c’est ce procédé qui m’a scotchée au roman pendant plusieurs centaines de pages… mais il ne fonctionne pas tout à fait. Vers la page 600, j’étais lassée et j’ai terminé pour terminer.

Le roman possède en effet de nombreux défauts: pour commencer, il est bien trop long et aurait pu être élagué de 200 pages, voire plus. Il décrit la vie quotidienne d’hommes riches (car les quatre protagonistes réussissent tous dans leur secteur – quel hasard !) qui peuvent tout se permettre, et dans le cas de Jude, des soins de santé sans limite. Tout se passe dans leur cercle d’amis, même le médecin de Jude est avant tout un proche. La seule femme dont parle le roman est un personnage assez effacé, l’épouse d’un ami de Jude. Et puis surtout, la violence est insoutenable par moments, entre les automutilations et la description du passé de Jude.

J’ai eu l’impression de lire un roman qui voulait absolument plaire à un certain public, quitte à utiliser des procédés assez faciles. Je l’ai terminé mais je ne lirai plus de romans de cet auteur. Et depuis, je vois son Instagram d’un autre œil, comme celui de quelqu’un qui vit dans la jet set et qui voyage sans compter l’argent… (je n’ai aucune idée si c’est vraiment le cas, mais c’est l’image présentée) (mais l’auteur a malgré tout bon goût).

On the Night Joey Ramone Died

Jim Algie, On the Night Joey Ramone Died: Tales of rock and punk from Bangkok New York Cambodia and Norway: les deux nouvelles (ou plutôt novellas) qui composent ce livre parlent d’un musicien thaï de la quarantaine qui a eu du beaucoup de succès dans sa jeunesse avec son groupe rock, vivant complètement son rôle d’artiste, y compris avec les excès de drogue et d’alcool. Aujourd’hui, il est est débarrassé de ces démons mais sa vie n’est pas des plus joyeuses. Il est ingénieur son pour des artistes pop commerciaux, sa femme l’a quitté, son fils le regarde de haut. La première nouvelle raconte une journée et une nuit, celle où Joey Ramone est mort et l’impact que cela a eu sur lui, sa prise de conscience du moment. La seconde relate sa rencontre avec Edana, une jeune norvégienne pas très équilibrée, fascinée par le death metal de son pays et par le génocide khmer.

Jim Algie est d’origine canadienne et a joué dans des groupes rock dans les années 80 et 90 mais vit aujourd’hui à Bangkok. Il raconte dans ces deux nouvelles de la fiction mais il y a clairement des éléments inspirés de sa propre vie. J’ai beaucoup aimé les ambiances asiatiques, et même si je n’ai aucun point commun avec le musicien d’âge moyen, j’ai été intéressée par son histoire. Le livre rassemble également une série d’articles (de presse) écrits par l’auteur, à propos du monde rock. C’est le genre de livre qui me plaît toujours, associant musique et Asie, mais c’est clairement un ouvrage relativement confidentiel.

Nous qui n’étions rien

Madeleine Thien, Nous qui n’étions rien: l’histoire commence au Canada, à Vancouver: Marie est une adolescente chinoise vivant avec sa mère; son père est retourné quelques années plutôt en Chine puis s’est suicidé à Hong Kong. Un jour arrive Ai-Ming, jeune femme de 19 ans qui a fui la Chine et dont la mère est une connaissance de celle de Marie. Ai-Ming aide Marie à lire un carnet écrit en chinois, Le Livre des Traces, qui raconte l’histoire de deux familles, par bribes d’abord, puis il nous plonge en pleine Révolution Culturelle.

C’est un roman foisonnant qui décrit la vie de la diaspora chinoise mais surtout celle des Chinois eux-mêmes, de leurs souffrances et de leur vie sous un régime qui se voulait égalitaire. L’auteur se focalise sur quelques personnages, un compositeur de musique classique occidentale, des musiciens itinérants, un propriétaire terrien, une adolescente étudiant le violon… Ils sont dans la tourmente, changeant de lieu de résidence selon le bon vouloir du gouvernement, envoyés à la campagne ou en rééducation.

Le roman retrace une page d’histoire que je ne connaissais que très peu. Il est très dense, relativement long, un peu compliqué à appréhender au départ mais après une centaine de pages, j’ai voulu connaître la suite, m’attachant à certains des personnages (un peu moins à d’autres). Peu à peu, on comprend les liens qui lient Marie aux personnages du passé; l’histoire se développe jusqu’à un dénouement. Le roman est surtout très dur dans sa description minutieuse d’un régime qui veut tout détruire pour recommencer à zéro et qui prône l’autocritique à outrance, bannissant des gens qui auparavant étaient au pouvoir et inversement. Il m’a donné envie de lire d’autres récits sur le sujet, et je vous le conseille si vous avez un peu de temps devant vous.