November Road

Lou Berney, November Road: lieutenant fidèle du boss de la mafia Carlos Marcello de la Nouvelle-Orléans, Frank Guidry se rend compte qu’il en sait trop sur le meurtre de John F. Kennedy qui vient d’avoir lieu. Il accepte encore une dernière mission mais sait qu’il doit tenter de fuir; il soupçonne en effet qu’un tueur est à ses trousses. Il prend la route et décide d’aller rejoindre un vieil ami à Las Vegas, un ami qui déteste Marcello – il ne peut faire confiance à personne. En même temps, dans une petite ville de l’Oklahoma, Charlotte Roy décide sur un coup de tête de quitter son mari alcoolique, emmenant ses deux petites filles avec elle dans un long périple vers la Californie. Elle tombe en panne, et croise le chemin de Guidry. Celui-ci y voit l’occasion rêvée de mieux camoufler sa fuite et embarque la famille, prenant le rôle du père de famille. Charlotte commence à documenter le voyage avec un appareil photo qu’elle vient d’acheter, et montre un talent tout particulier avec le jeu des ombres et lumières. Mais comme c’est un polar, tout ne se passe pas comme prévu: Frank et Charlotte sont attirés l’un par l’autre et commencent une relation. Et il y a toujours ce tueur qui les poursuit.

Le roman suit les points de vue des trois protagonistes principaux, Guidry, Charlotte et le tueur, alternant leurs histoires, et donnant au lecteur des informations que les personnages n’ont pas eux-même. Cela augmente évidemment le suspense. C’est aussi une très belle analyse de personnalités, celle des hommes qui sont un peu paumés et qui sont rattrapés par leur passé mais surtout celle de cette femme qui veut aller de l’avant (l’épilogue est particulièrement touchant). Je me suis attachée aux personnages et j’ai adoré lire ce livre, que j’ai dévoré en quelques jours. J’ai été particulièrement émue par la force de Charlotte, et par la manière dont un auteur masculin a transmis un message très féministe.

Étés anglais

Elizabeth Jane Howard, Étés anglais (La saga des Cazalet I): comme une grande partie de la blogosphère livres, je me suis lancée dans les chroniques de la famille Cazalet. Pendant l’été 1937, dans le Sussex, la Duche et son époux accueillent leurs trois enfants, Edward, Hugh et Rupert pour la saison, avec leurs épouses respectives, Villy, Sibyl et Zoé, et leurs enfants. Il y a aussi Rachel, qui ne s’est pas mariée et qui vit avec ses parents. Elle s’occupe beaucoup de son père à la vue défaillante, alors qu’elle aimerait passer plus de temps avec son amie Sid. Et puis il y a tous les domestiques, les jardiniers, le chauffeur qui complètent la compagnie. Elisabeth Jane Howard met en avant tour à tour les personnages, tout particulièrement les enfants et les femmes qui expriment leurs joies et leurs craintes, créant des portraits à la psychologie très fine. A l’été 1937 se succède celui de l’année 1938, et les incertitudes augmentent: la guerre va-t-elle éclater ? Les relations entre les différents membres de la famille ne sont pas toujours simples non plus. Mais il y a un côté léger aussi, avec les excursions à la plage, les promenades dans les bois, les repas à divers services concoctés avec soin par la cuisinière… J’ai souvent pensé à Downton Abbey, même si ça se passe un peu plus tard, mais il y a cette même demeure gigantesque et l’armée de domestiques. J’ai mis un peu de temps à rentrer dans l’histoire – c’est un pavé ! – et à retenir tous les noms des protagonistes, mais je me suis très vite attachée à eux. Une fois la dernière page tournée, j’ai eu envie de lire la suite immédiatement, mais je me laisse ce plaisir pour un peu tard.

Un livre lu au mois d’août dans le cadre du challenge « Pavé de l’été 2021 » organisé par Sur mes brizées. J’ai donc lu l’édition de La Table Ronde, comptant 576 pages.

Division Avenue

Goldie Goldbloom, Division Avenue: Surie Eckstein a 57 ans. Mère de dix enfants, elle vit une vie heureuse et tranquille en suivant les coutumes des Juifs orthodoxes du quartier de Division Avenue, à Brooklyn, New York. Mais voilà: elle découvre qu’elle est enceinte alors qu’elle pensait être ménopausée. Elle n’arrive pas trop à y croire, mais la consultation chez sa sage-femme, à la clinique, lui confirme qu’elle attend un enfant. Elle n’en parle pas à son mari et à sa famille, malgré leurs commentaires sur sa prise de poids. Elle aimerait tellement parler du passé, de son fils Lipa qui s’est suicidé et qui a amené la honte sur la famille. Mais la vie des Juifs orthodoxes est très réglementée et il n’y a pas de place pour ce qui sort de l’habitude. Elle trouve cependant une petite ouverture sur le monde en aidant la sage-femme mais va-t-elle s’engouffrer dans cette voie ou retourner vers sa famille ?

Goldie Goldbloom décrit un monde très fermé, régi par des règles et coutumes très restrictives, qui peuvent sembler complètement dépassées dans la société moderne. Mais Surie ne connaît rien d’autre, et la honte joue un rôle prépondérant. Chaque pas de travers a des répercussions immenses sur tous les membres de la famille; ce qui est arrivé à Lipa par exemple fait que les autres enfants de Surie ne pourront pas se marier avec un bon parti. Vu de l’extérieur, cela semble révoltant. Vu de l’intérieur, il y a malgré tout une certaine sérénité dans le roman. Goldie Goldbloom tente une ouverture mais au final ne juge pas ses personnages, et leur propose une voie qui n’est sans doute pas très romanesque mais qui est très apaisée. J’ai beaucoup aimé ce roman dans lequel je me suis plongée avec beaucoup d’intérêt et que j’ai lu en trois jours. Il m’a rappelé la série Unorthodox mais aussi un roman qui m’avait marquée à l’époque, The romance reader de Pearl Abraham, dans lequel j’ai découvert le monde des Juifs orthodoxes.

Amour (dis)courtois à la cour d’Aliénor

Éléonore Fernaye, Amour (dis)courtois à la cour d’Aliénor: Poitiers, 1163 – A la cour d’Aliénor, on retrouve Béatrice (qui avait joué le mauvais rôle dans le premier volume de la série Noces occitanes). Elle y a développé ses talents de musicienne et chanteuse, et doit composer une nouvelle oeuvre pour le grand tournoi de la Saint-Michel. Mais elle est en manque d’inspiration. L’arrivée à la cour de Guilhem le Balafré, chevalier sans aucune expérience de la vie au château et sans intérêt pour le mariage, changera la donne. Elle lui propose un marché: ils simuleront une relation et cela sera une source d’inspiration pour la composition de Béatrice. Evidemment, les sentiments vont s’en mêler, de même que diverses péripéties qui les feront douter.

Il s’agit d’une romance, et on se doute bien que le parcours des amoureux sera semé d’embûches. Mais le récit est passionnant parce qu’il se passe à une période historique précise, et qu’il décrit la vie à la cour, avec troubadours et courtisans, tout un microcosme bien particulier qui prend vie sous la plume d’Éléonore Fernaye. Elle donne plein de détails très précis, notamment sur les repas, sur les joutes entre chevaliers et sur les vêtements. C’est sans doute cette partie qui m’a le plus intéressée même si j’aime aussi lire de belles histoires d’amour. Vivement la suite ! (ou une nouvelle série à une autre époque).

Singapore sapphire

A.M. Stuart, Singapore sapphire: Singapour, 1910 – Harriet Gordon, veuve, est venue rejoindre son frère à Singapour et cherche un moyen pour devenir indépendante financièrement. Elle propose ses services comme secrétaire personnelle via une annonce dans le journal et trouve rapidement un premier client, Sir Oswald Newbold, un explorateur et membre de la Société de Géographie locale. Sauf qu’elle le retrouve dans un bain de sang, avec un couteau planté dans la gorge. L’inspecteur de police Robert Curran prend l’affaire en main. Il se rend très vite compte qu’Harriet a le sens de l’observation et du détail et que son aide sera précieuse dans son enquête.

L’histoire est classique: un meurtre, un trafic de pierre précieuses, plusieurs personnes qui cachent qui elles sont réellement. Le lieu l’est un peu moins, le Singapour colonial. Et c’est ce qui m’a attiré, ainsi que l’idée de voir une femme qui mène l’enquête. Si j’ai retrouvé avec plaisir le climat tropical et la société locale, j’ai par contre été un peu déçue par le récit, qui met beaucoup de temps à se mettre en place, et par le rôle trop important de Curran, même si Harriet prend sa place au fil des pages. J’ai mis beaucoup de temps à lire la première moitié, manquant d’incitants à connaître l’histoire; heureusement la seconde moitié s’accélère un peu. Il y a un second volume, et un troisième paraîtra en 2022 mais est-ce que j’ai envie de les lire ? Surtout qu’apparemment, cela tourne à nouveau autour du trafic de pierres précieuses. L’avenir le dira mais je pense que je vais d’abord retourner à cette autre femme qui enquête à la même époque mais en Inde, Perveen Mistry (deux semaines après avoir rédigé le brouillon de cet article, je me rends compte que j’ai vraiment envie de lire la suite des aventures d’Harriet Gordon !).

Tous les démons sont ici

Craig Johnson, Tous les démons sont ici: dans ce septième volume de la série autour du shérif Walt Longmire, celui-ci participe au transport et à l’échange de prisonniers avec le FBI. Un de ceux-ci, un dangereux sociopathe nommé Raynaud Shade, montre où il a enterré le corps d’une de ses victimes et en profite pour s’évader dans les montagnes. C’est le mois de mai, mais dans les Bighorn Mountains, une tempête avec blizzard s’annonce et l’hiver est loin d’être terminé. Intrépide, Longmire part à sa poursuite en solo. Il devra affronter les éléments mais aussi ses propres démons.

Cet épisode sort un peu de l’ordinaire: c’est un huis-clos, mais en pleine nature sauvage, dominée par les congères et le froid glacial. Les collègues et amis de Longmire sont présents, mais fort en retrait. Ils interviennent quand le shérif arrive à les joindre par téléphone. Et c’est quelque part dommage, parce que ce sont les interactions entre les personnages qui sont passionnantes dans ces romans. En même temps, j’ai été happée par l’exploit de Longmire, même si j’ai parfois trouvé qu’il exagérait un peu dans sa détermination aveugle. Vivement le prochain tome, avec, je l’espère, un retour à la civilisation et des températures plus clémentes !

Un déluge de feu

Amitav Ghosh, Un déluge de feu (Trilogie de l’Ibis 3): 1839 – la tension est à son comble entre l’Empire Britannique et la Chine qui a interdit le commerce de l’opium et renvoyé les étrangers de Canton. Une guerre est en vue. C’est à ce moment-là que commence le troisième volume de la Trilogie de l’Ibis et on retrouve une série de personnages présentés dans les tomes précédents: Zachary Reid, le marin en quête de fortune; Shireen Modi, l’épouse de Barham Modi qui est mort laissant son commerce d’opium sans héritier; Paulette qui s’est installée à Hong Kong et est devenue botaniste; Neel, maintenant au service des Chinois… Il y a aussi quelques nouvelles têtes, mais qui ont des liens avec des personnages du passé, comme Kesri Singh, le soldat (sepoy) dans l’armée britannique qui débarque en Chine avec son bataillon.

Amitav Ghosh reprend le rythme du premier volume, s’intéressant à des personnages variés et racontant leurs histoires. C’est bien plus animé que dans le second volume, qui était assez ennuyeux, sous forme de quasi huis-clos à Canton, avec de longs passages épistolaires. C’est le souci des trilogies, et encore plus si ces volumes sont des pavés. Il y a des moments creux, parfois très longs, mais malgré tout on a envie de connaître la fin de l’histoire. Et c’est là que dans l’épilogue, l’auteur explique qu’il n’a raconté qu’un petit bout de ce qu’il avait prévu; il s’est en effet basé sur de nombreuses sources historiques, et a tissé toute une toile autour de celles-ci. Cela se ressent un peu trop, surtout dans le second volume, et c’est dommage. C’est apparemment une habitude chez l’auteur, c’était aussi le cas dans The glass palace, mais c’était malgré tout plus équilibré.

Ce roman aborde des thèmes importants, liés à la colonisation, au pouvoir des Britanniques et à leur expansion en Asie. Il aborde parallèlement la vie des différentes communautés locales indiennes et chinoises. C’est extrêmement riche en informations et je ne suis pas mécontente d’en avoir appris plus sur les guerres de l’opium et toute cette période, mais un pavé de moins m’aurait tout aussi bien convenu. Une lecture contrastée donc, avec des notes très diverses allant de 2 à 4 selon les tomes.

Un livre lu dans le cadre du challenge « Pavé de l’été 2021 » organisé par Sur mes brizées. J’ai donc lu l’édition de poche chez 10/18, comptant 829 pages.

Au prochain arrêt

Hiro Arikawa, Au prochain arrêt: La ligne de train Hankyu Imazu comporte huit arrêts, chaque chapitre de ce court roman s’arrête à l’un d’eux, avec 16 chapitres en tout, le temps de faire un aller et un retour. Cela pourrait sembler un peu fastidieux, mais cela ne l’est pas, c’est même tout simplement passionnant ! Cette petite ligne de train se trouve dans le Kansai, entre Kobé et Osaka, et propose des tranches de vies de personnages très différents, que le lecteur retrouve à l’aller au printemps et au retour à l’automne. Deux jeunes gens timides se parlent pour la première fois après s’être vus maintes fois à la bibliothèque; une femme, habillée dans une superbe robe blanche, revient d’un mariage et se remémore les diverses étapes de sa vengeance; une jeune fille décide de quitter son compagnon violent; un groupe de femmes trop parfumées et maquillées dérange le wagon entier… Qui ne s’est jamais demandé ce qui se passait dans la vie de ses co-voyageurs ? C’est exactement cela que raconte Hiro Arikawa dans ce court récit soigneusement construit. Elle raconte la vie de gens simples, tout en décrivant la campagne et les petites villes japonaises. Un coup de coeur, dont la lecture m’a été inspirée par Kevin, dont le blog propose plein de pépites japonaises.

Kuessipan

Naomi Fontaine, Kuessipan: Kuessipan, c’est un kaléidoscope d’impressions, de descriptions, de moments d’une vie. Ce n’est pas un roman qui se construit autour d’une histoire mais il tourne autour des Innus, ce peuple autochtone du nord du Québec. Ces vignettes racontent la réserve, le passé, le futur, les problèmes d’alcool et de violence, la chasse et la pêche, les tambours et les chants traditionnels… C’est court, ça se lit en moins de deux heures, et pourtant cela plonge le lecteur dans un monde inconnu. J’ai beaucoup pensé à Split tooth de Tanya Tagaq, il y a des ressemblances, mais cette dernière va plus loin, est moins classique dans son récit.

Comme j’ai vu le film, je n’ai pas arrêté d’y penser, j’ai tenté de retrouver les phrases qui l’ont inspiré – des phrases, des mots. Il a été co-écrit par l’autrice, et cela permet de mieux comprendre ce qu’elle voulait décrire dans son court roman. Les deux se complètent. Que dire d’autre ? J’ai aimé comment toute un monde se dévoile, comment ces vignettes laissent au lecteur une grande part d’imagination tout en créant un cadre. J’ai aimé me plonger dans ce Grand Nord méconnu pour moi. Mais c’était un peu trop bref (tout comme ma chronique).

Une lecture commune avec Electra et Marie-Claude.

Komodo

David Vann, Komodo: Tracy délaisse ses deux enfants en bas âge et son mari pour prendre des vacances bien méritées. Accompagnée de sa mère, elle rejoint son frère Roy sur l’île de Komodo en Indonésie pour y faire de la plongée. Ce dernier s’est éloigné de sa famille et vit une vie assez chaotique depuis son divorce, tentant de gagner de l’argent en tant qu’instructeur de plongée. Dès les premières pages, le lecteur sent que Tracy ne va pas bien; elle est assez détestable même, se chamaillant constamment avec sa mère et son frère. Elle essaie de profiter de l’île paradisiaque et des paysages sous-marins, en compagnie des raies manta mais elle n’y arrive pas. Elle est rongée par le ressentiment, pour diverses raisons qui se dévoilent au cours de la lecture.

David Vann dresse le portrait très fin d’une femme au bout du rouleau et a imaginé une intrigue pleine de tension et de violence, entrecoupée de superbes passages décrivant la vie sous-marine. J’ai été happée par ce roman, le lisant en quelques jours, le finissant en quelques heures, apprenant à aimer de plus en plus Tracy, à la comprendre surtout. Les passages plus techniques sur le plongée ne sont jamais ennuyeux; ils sont même fascinants. Ce roman aborde le thème de la difficulté d’être mère, même si a priori on se croit parti pour des vacances de rêve. C’est un récit très fort, qui m’a profondément touchée, et que je conseille avec beaucoup d’enthousiasme. Un livre qui pourrait bien se retrouver dans mon top de l’année !

(Mini spoiler: j’ai détesté la dernière page – le roman aurait été bien plus fort sans cette conclusion – si vous l’avez lu, dites-moi ce que vous en pensez !).