Komodo

David Vann, Komodo: Tracy délaisse ses deux enfants en bas âge et son mari pour prendre des vacances bien méritées. Accompagnée de sa mère, elle rejoint son frère Roy sur l’île de Komodo en Indonésie pour y faire de la plongée. Ce dernier s’est éloigné de sa famille et vit une vie assez chaotique depuis son divorce, tentant de gagner de l’argent en tant qu’instructeur de plongée. Dès les premières pages, le lecteur sent que Tracy ne va pas bien; elle est assez détestable même, se chamaillant constamment avec sa mère et son frère. Elle essaie de profiter de l’île paradisiaque et des paysages sous-marins, en compagnie des raies manta mais elle n’y arrive pas. Elle est rongée par le ressentiment, pour diverses raisons qui se dévoilent au cours de la lecture.

David Vann dresse le portrait très fin d’une femme au bout du rouleau et a imaginé une intrigue pleine de tension et de violence, entrecoupée de superbes passages décrivant la vie sous-marine. J’ai été happée par ce roman, le lisant en quelques jours, le finissant en quelques heures, apprenant à aimer de plus en plus Tracy, à la comprendre surtout. Les passages plus techniques sur le plongée ne sont jamais ennuyeux; ils sont même fascinants. Ce roman aborde le thème de la difficulté d’être mère, même si a priori on se croit parti pour des vacances de rêve. C’est un récit très fort, qui m’a profondément touchée, et que je conseille avec beaucoup d’enthousiasme. Un livre qui pourrait bien se retrouver dans mon top de l’année !

(Mini spoiler: j’ai détesté la dernière page – le roman aurait été bien plus fort sans cette conclusion – si vous l’avez lu, dites-moi ce que vous en pensez !).

Popular music in Southeast Asia

Bart Barendregt, Popular music in Southeast Asia: banal beats, muted histories: l’histoire des musiques du monde est un sujet qui m’intéresse beaucoup, et tout particulièrement celles de l’Asie. J’ai trouvé ce livre sur le net, en creative commons – une chose assez rare et que je me devais de pointer ici. L’auteur (aidé par de nombreux spécialistes du sujet) se concentre sur l’Indonésie, avec quelques écarts aux Philippines et en Malaisie, et découpe l’histoire en quatre périodes: les années 1920 et l’influence du jazz sur les musiques locales, l’arrivée du rock dans les années 1950-60, les musiques des années 1970 à 90 avec les protests songs mais aussi un retour à une certaine tradition et les nouvelles manières de distribuer la musique aujourd’hui, avec une attention particulière au nasyid, une musique pop religieuse (islamique). Le livre est relativement court et n’entre jamais en profondeur dans les différents sujets; je n’ai pas appris grand-chose et j’ai même râlé à certains moments en me demandant pourquoi l’auteur n’entrait pas plus en détail sur telle ou telle musique – mais c’est sans doute parce que je connais déjà beaucoup sur le sujet. Je regrette aussi que le titre soit trompeur: seuls quelques pays d’Asie du Sud-Est sont abordés; il n’y a pas une seule ligne sur le Vietnam ou le Laos et juste quelques bribes sur la Thaïlande et le Cambodge. A part ces points négatifs, la lecture est aisée, loin de la complexité de certains autres livres académiques, et la présence d’encarts permet d’expliquer plus en détail certains styles ou concepts.

Revolusi

David Van Reybrouck, Revolusi. Indonesië en het ontstaan van de moderne wereld (L’Indonésie et la création du monde moderne): après avoir écrit l’histoire du Congo, David Van Reybrouck s’est attaqué à l’Indonésie. Cela ne lui semblait pas évident au départ, et il craignait ne pas être la bonne personne pour l’écrire, mais justement, le fait d’être Belge et non Hollandais lui a permis d’avoir un point de vue neutre et impartial. Il a appliqué la même technique: interroger les gens qui ont vécu les événements importants du 20e siècle. Si le livre commence par relater l’histoire ancienne de l’Indonésie en très résumé, puis celle de la colonisation par les Hollandais, il se concentre sur la Seconde Guerre mondiale et surtout sur les quelques années qui ont mené à l’indépendance en 1949, années troubles marquées par un pays qui ne veut pas lâcher sa colonie et fait tout pour la garder, même envoyer son armée.

Les personnes qui ont vécu cette période sont aujourd’hui âgées, et il était temps de recueillir leurs témoignages (beaucoup sont décédées depuis). Comme Van Reybrouck ne fait pas les choses à moitié, il a interrogé des Hollandais et des Indonésiens, visitant de nombreuses maisons de repos à Jakarta ou La Haye mais il s’est aussi intéressé aux vétérans japonais, aux quelques-uns qui ont bien voulu parler (cette guerre est gommée des mémoires locales) et aux gurkhas, ces soldats népalais qui sont intervenus dans le cadre d’une mission de l’armée britannique pour surveiller le retrait des troupes nippones.

Van Reybrouck raconte les événements mais explique aussi le contexte plus large, comment le colonisateur a divisé une société en trois classes, comme sur les paquebots de l’époque, les Indonésiens ayant été relégués dans la cale. Il relate comment certains ont tenté de se libérer de ce système et ont oeuvré à l’indépendance. Et il n’hésite pas à expliquer comment les Hollandais ont abusé de leur pouvoir, envoyant des escadres de l’armée qui massacraient des villages entiers. Les Pays-Bas ont longtemps gommé ces épisodes et ce n’est que depuis peu qu’il resurgissent dans les discussions politiques. Enfin, il parle de la place importante qu’a prise l’Indonésie dans le monde de l’après-guerre, rassemblant les pays du tiers monde (l’appellation n’était pas péjorative à l’époque) en un groupe distinct, conscient de leur force, en organisant la conférence de Bandung.

Ce livre est un pavé, mais il est passionnant du début à la fin, et comme toujours superbement bien écrit. Il y a un rythme, il y a le choix des mots, il y a ces inserts plus personnels racontant les expériences de l’auteur qui coupent l’aride somme des événements, il y a cette envie de raconter l’histoire en mettant en avant tous les points de vues différents, pas que celui du colonisateur. Il y a la grande histoire et puis la petite, celle des gens qui ont vécu ces moments. Je recommande, évidemment, et j’espère qu’il sera traduit très vite (en néerlandais, c’était un bestseller dès sa sortie et il y a déjà eu plusieurs réimpressions). Et comme après Congo, je souhaiterais lire d’autres livres du genre, expliquant la décolonisation de pays d’Afrique ou d’ailleurs, mais prenant compte de tous les points de vue.

Livres de cuisine (IV): Indonésie – Vanja Van Der Leeden

Vanja Van Der Leeden, Indorock. Indonesische smaken in een nieuw jasje (2019): en regardant les best of des livres de cuisine de l’année 2019, j’avais repéré ce livre en néerlandais sur la cuisine indonésienne. Comme j’aime beaucoup celui d’Eleanor Ford, j’ai acquis celui-ci, me disant que ce serait un bon complément. J’ai été déçue: les recettes demandent plein d’ingrédients et souvent une ou deux préparations complémentaires (notamment les pâtes à épices bumbu). Le vocabulaire des ingrédients en hollandais est vraiment compliqué (le galanga est nommé « laos », la pâte de crevettes « trassi » ou « terasi », les piments « lombok » et « cabe rawit »…). De plus, ces ingrédients indonésiens se trouvent sans doute facilement dans les « toko » (épiceries indonésiennes) aux Pays-Bas, mais en Belgique, c’est une autre affaire. Beaucoup de recettes possèdent une touche moderne, ce qui est intéressant, et l’auteur est très enthousiaste dans son écriture, mais c’est un livre trop spécifique aux Pays-Bas.

  • photos: ****
  • texte: ***
  • originalité des recettes: ****
  • authenticité des recettes: ***
  • faisabilité des recettes: *
  • recettes favorites: aucune. Sur tout le livre, je n’en ai noté qu’une seule que je pourrais facilement réaliser.
  • indispensabilité du livre: *(*) – la deuxième étoile étant pour le côté moderne des recettes