Le regard féminin

Iris Brey, Le regard féminin – Une révolution à l’écran: il y a de ces livres pour lesquels je n’ai pas envie d’écrire une longue notice qui expliquerait tout le contenu. Parfois j’ai juste envie de dire: lisez-le ! Le regard féminin fait partie de ceux-là. Iris Brey explique comment les femmes sont filmées au cinéma, et comment certains cinéastes, essentiellement des femmes, ont changé leur manière de les filmer. Je vous renvoie vers la page wikipédia:

« Pour savoir si un film adopte un regard féminin, Iris Brey propose de questionner les 6 points suivants:

  1. Est-ce que le personnage principal s’identifie en tant que femme ?
  2. Est-ce que l’histoire est racontée de point de vue du personnage principal féminin ?
  3. Est-ce que l’histoire remet en question l’ordre patriarcal ?
  4. Est-ce que la mise en scène permet au spectateur ou spectatrice de ressentir l’expérience féminine ?
  5. Si les corps sont érotisés, est-ce que le geste est conscientisé ?
  6. Est-ce que le plaisir des spectateurs est produit par autre chose qu’une pulsion scopique ? »

Depuis, je regarde les films et les séries différemment, m’interrogeant sur la représentation des femmes. Et je pense que c’est tout l’intérêt du livre.

Riot Grrrls : Chronique d’une révolution punk féministe

Manon Labry, Riot Grrrls : Chronique d’une révolution punk féministe: en voyant cette photo d’Eva, j’ai eu envie de lire ce livre. En 1990, j’avais 18 ans; je commençais à découvrir les musiques rock alternatives grâce à MTV (120 minutes, puis Alternative Nation). Tout d’abord, je n’ai eu accès qu’aux artistes les plus populaires, et puis, en 1993 ou 94, je me suis inscrite à La Médiathèque et j’ai commencé à emprunter des disques de tous ces groupes alternatifs. Je me rends compte en lisant le livre de Manon Labry que j’ai peu écouté les artistes du mouvement Riot Grrrls – qui dans mon esprit était plus large. J’ai entendu des morceaux de Bikini Kill mais jamais de Bratmobile ou Heavens to Betsy qui sont les fondatrices de ce courant. Par contre, j’aimais des groupes plus ou moins proches, comme Hole (j’en conviens, on est dans le plus populaire, là) mais aussi L7.

Revenons au livre: Manon Labry est française mais a étudié la culture américaine. Elle avoue d’entrée de jeu être un peu trop jeune pour avoir connu cette scène en temps réel mais y porte cet intérêt qui l’a poussée à écrire une chronique de l’époque et du mouvement. Son récit est quasi chronologique, contant les histoires des principales protagonistes à Olympia (état de Washington) au début des années 90: Kathleen Hanna et Tobi Vail de Bikini Kill, Allison Wolfe et Molly Neuman de Bratmobile, Corin Tucker de Heavens to Betsy. Elle explique comment ces artistes souhaitaient que le rock soit féminin, joué par des femmes pour des femmes, dans une optique très DIY. Il y a eu plusieurs manifestes et le mouvement s’est très vite étendu dans l’ensemble des Etats-Unis, et même en Angleterre (avec Huggy Bear). Il y a eu de nombreux contacts avec la scène hardcore de Washington DC (Fugazi, entre autres). Et surtout, il a aidé les femmes à créer une culture alternative qui soit moins dans l’ombre des hommes.

Manon Labry emploie un style très personnel, très punk, très proche du langage parlé – ce qui peut déstabiliser le lecteur. Ce qui a été mon cas d’ailleurs, pendant quelques pages, et puis je me suis habituée, le trouvant adapté au sujet. Cette lecture m’a donné envie de me replonger dans toute cette scène, d’écouter et de réécouter les disques marquants de cette époque. Et la partie féministe ne pouvait que me plaire.

Sorcières

Mona Chollet, Sorcières . La puissance invaincue des femmes: ou comment un livre qui a priori ne répondait pas à mes attentes m’a complètement convaincue et ouvert les yeux sur un sujet que je connaissais finalement peu. Je m’explique: j’ai acheté ce livre pensant apprendre beaucoup de choses sur l’histoire des sorcières (même si je savais déjà qu’il y avait une autre dimension), je l’ai refermé en connaissant mieux les problèmes qui poursuivent les femmes depuis des générations (je les ressentais mais sans arriver à les nommer). Mona Chollet prend comme point de départ les sorcières, souvent des femmes qui connaissaient de nombreux remèdes à une époque où la médecine n’existait quasiment pas, des femmes qui faisaient peur parce que les guérisons semblaient inexplicables, parce qu’elles étaient souvent indépendantes, veuves, vivant seules. Dès la Renaissance, les mentalités ont changé et leur liberté a été considérée comme de plus en plus suspecte. Elles ont été poursuivies et chassées.

Chollet explique ensuite comment la femme d’aujourd’hui est toujours critiquée, diminuée, prenant l’exemple des femmes célibataires, des femmes qui ne désirent pas d’enfant, des femmes qui vieillissent, des soins médicaux inégaux portés aux femmes. Je ne rentrerai pas dans les détails mais cette partie est particulièrement passionnante, cherchant à casser tous les préjugés et clichés. Je suis sortie de ma lecture grandie, plus confiante, plus sûre de moi, et sans doute plus décidée aussi à défendre mes droits en toutes situations. Je ne suis pas militante – je ne le serai sans doute jamais – mais je corrigerai les petites remarques qui peuvent sembler anodines de manière très simple et assurée mais sans tomber dans des discussions stériles. J’essayerai d’ouvrir les horizons d’autres personnes, tout comme Mona Chollet a ouvert le mien. A lire absolument !

(J’aurais aimé trouvé un livre sur l’histoire des sorcières mais parmi ceux renseignés dans la bibliographie, celui de Guy Bechtel, La sorcière et l’Occident, est épuisé et celui de Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie, m’est tombé des mains parce que trop basé sur les textes et sans trop d’analyse.)

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe

71aqxscp5klChimamanda Ngozi Adichie, Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe: offert par Margot lors de la Ronde des poches organisée par Armalite, ce court livre m’a complètement sortie de ma zone de confort. Je n’ai quasi jamais lu d’auteurs africains, sans doute par manque d’intérêt mais aussi sans doute parce qu’il y a tant d’autres livres à lire originaires de parties du monde qui me tentent plus (en gros les Etats-Unis et l’Asie – l’Afrique n’est pas le seul continent oublié dans mes lectures). L’auteur nigériane a écrit cette longue lettre à une amie – jeune maman – qui lui demandait comment élever sa fille selon les règles de l’art du féminisme. Elle propose différentes pistes, examinant les situations concrète qui se présenteront au cours de la vie d’un enfant et explique comment déjouer les pièges du sexisme. Je n’ai pas d’enfants mais le texte sonne très juste – sans être révolutionnaire -, certaines propositions sont souvent oubliées mais gagneraient à être défendues plus régulièrement. Je me suis retrouvée dans une partie du livre, moins dans une autre: le choix de la couleur des vêtements d’un enfant ne me concerne pas trop; par contre, aider à améliorer la confiance en soi est un combat de tous les jours, même pour moi, à l’âge adulte. L’écriture de ce manifeste est agréable et l’auteur n’hésite pas à lancer quelques piques pleines d’humour ni à critiquer certains travers de la société nigériane, ce qui rend la lecture encore plus plaisante. Et comme l’écrivait Margot dans la carte accompagnant le livre, il se lit le temps de boire deux grandes tasses de thé, ou dans mon cas, un grand verre de limonade, assise au jardin et profitant des premiers rayons de soleil du printemps.

Chérie, tu me donnes ton numéro ?

American Girl in Italy de Ruth Orkin, Florence – 1951

« – Pssssssst, pssssssst »

« – Chérie, tu me donnes ton numéro ? »

« – Tu suces ? »

« – Sale pute ! »

Toutes des remarques que chaque femme entend régulièrement quand elle se promène en rue, juste parce qu’elle est une femme. Depuis peu, Hollaback ! Brussels répertorie sur son blog des témoignages de femmes qui se sont fait siffler, insulter, attoucher en rue pour montrer que ça arrive à tout le monde, mais surtout pour montrer que ce n’est pas normal, que nous ne devons pas accepter ça. Hollaback est un mouvement international et il existe déjà des pages pour de nombreuses villes du monde. Féministe oui, mais surtout pour le respect de toute personne, peu importe son sexe, sa religion ou sa race.

Le site ne poste pas que les mésaventures (beaucoup sont en néerlandais suite à un reportage sur la VRT, mais il y en a en français et anglais) mais donne aussi des conseils sur la meilleure manière de se défendre. J’aime beaucoup le questionnaire sur les motivations de l’emmerdeur, mais je ne suis pas sûre que j’oserais le donner.

trouvé sur le site de Hollaback, via the riot mag (et il existe une traduction en français)

Moi-même je me surprends souvent à marcher en regardant mes pieds (et ce n’est pas que à cause des trottoirs plein de trous), ou en évitant le regard des autres passants. Je mets encore des jupes ou des robes contrairement à d’autres filles mais les premiers jours chauds sont toujours pénibles. Je vois en gros trois catégories d’emmerdeurs: les jeunes alpha-mâles en groupe (souvent d’origine nord-africaine), les ouvriers (toutes nationalités confondues) et des hommes seuls, plus âgés souvent et certainement très frustrés.

Quelques histoires qui me sont arrivées, heureusement rien de très grave mais assez significatives quand même:

– Je devais avoir 12 ans, voire moins. J’étais à Cologne avec mes parents et nous nous promenions au marché de Noël, rempli de monde évidemment. A un moment, je sens une main sur mes fesses, une main qui reste. J’étais très mal à l’aise mais je n’ai rien osé dire à ma mère, j’ai juste dit que j’en avait marre et que je voulais partir au plus vite. J’étais honteuse…

– L’été, rue Neuve, je devais avoir 14 ans et j’étais avec ma meilleure amie. Un mec commence à nous faire des remarques du genre: « vous êtes mignonnes » « on va boire un verre ? ». La mère de mon amie qui nous suivait lui a répondu « à moi, on ne demande jamais ça ». Le mec est parti la queue entre les jambes…

– Plus récent: je sors du travail avec deux collègues masculins, c’est l’été et je porte une robe. Un mec passe et soulève ma robe devant tout le monde. Le temps que je réagisse, abasourdie, il était déjà parti.

– Dans le métro, un homme me demande le chemin. Je ne me méfie pas et lui réponds gentiment. Pour lui, c’était le prétexte pour faire la conversation, me demander mon n° de téléphone, me dire des bêtises du genre: « ah tu portes des lunettes, tu es secrétaire alors ». Quand j’ai arrêté de répondre, il a commencé à râler et me traiter de tous les noms.

– Station Rogier, je descends l’escalator et sent tout d’un coup un crachat sur moi. Je lève la tête et voit le mec. Je comprends que mon t-shirt rose l’a excité et mais que je n’ai pas répondu à ses avances. D’où la punition. J’étais tellement choquée que j’ai accosté le premier flic en bas qui m’a calmée et a de suite envoyé son collègue discuter avec le type.

– Toujours dans le centre ville, je marche tranquillement. Mes chaussures de filles font du bruit. Un mec me harangue et m’engueule de loin, me disant de faire moins de bruit. Je lui dit que je fais ce que je veux et que ce n’est pas à lui de me faire des remarques. Résultat « sale pute, etc. »

– Il fait noir, 22h environ, je rentre chez moi par le plus court chemin et je prends donc une petite rue parallèle à l’avenue Louise. Un homme m’interpelle et fait signe de se masturber. Je ne suis jamais rentrée aussi vite à la maison.

– Saint-Gilles, premier beau jour de l’été. Je sors de chez moi pour acheter un truc à l’épicerie d’à côté. Je porte une jupe et oh malheur, une débardeur à fines bretelles. J’ai bien cru que tous les mâles alpha du quartier allaient me sauter dessus. Plus tard, quand je suis ressortie, j’ai mis un gilet et j’ai eu trop chaud.

– Il y a quelques semaines, lors de la soirée Follie Follies. Jolie robe sexy mais avec imperméable noir dessus, fleurs dans les cheveux, rouge à lèvres mais heureusement accompagnée. Au retour, en attendant le métro Porte de Namur, il y a un drôle de type sur le quai. Je ne le regarde pas. diane m’a raconté après qu’à chaque fois qu’il est passé près de nous, il a fait des clins d’œil salaces à diane.

Je ne veux pas me laisser intimider mais certains mâles sont vraiment pénibles, n’ont vraiment aucun respect et prennent toutes les femmes pour un objet sexuel (sauf leur mère évidemment). Une question d’éducation ? Oui, sans doute. En tous cas, je n’irai jamais jusqu’à m’habiller en sacs à patates à cause de ça. C’est un sujet qui me tient à cœur et donc je soutiens des actions comme Hollaback !

Et vous ? Avez-vous des mésaventures du genre à raconter ? Et les hommes qui me lisent, qu’en pensent-ils ? Êtes-vous conscients de ce problème ?