Le chant de Celia

Lee Maracle, Le chant de Celia: j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce roman, je ne comprenais pas trop où l’auteur voulait en venir avec cette histoire un peu fantastique de serpent à deux têtes et de vison qui observait les vivants, entrecoupés de chapitres à propos de bûcherons. J’ai failli abandonner, mais j’ai persévéré parce que c’était une lecture commune. Parfois, un roman reste pénible jusqu’au bout, ici, j’ai été subjuguée. Après ces premiers chapitres qui donnent l’impression qu’on lit un roman sans queue ni tête, l’histoire se centre sur Celia qui vit dans une communauté nuu’chalnulth, sur la côte du Pacifique du Canada, près de Vancouver. Elle a un don de voyance mais elle ne sait pas trop comment l’utiliser; elle porte le deuil de son fils qui s’est suicidé. L’histoire prend forme autour de cette communauté, et d’un événement en particulier qui la bouleverse, remettant en question leur vie actuelle et les replongeant dans les traditions ancestrales.

C’est un roman exigeant, surtout au début, mais une fois qu’on est plongé au coeur de l’histoire, on comprend mieux où Lee Maracle veut en venir. C’est un roman sur une communauté autochtone qui a perdu les liens avec les ancêtres et qui renoue avec eux. C’est aussi une réflexion sur la société d’aujourd’hui, régie par l’homme blanc, et sur la possibilité de vivre différemment. Comme je le disais plus haut, j’ai eu beaucoup de mal au début (et je me demande toujours à quoi servent ces chapitres sur les bûcherons, mais peut-être que je n’ai pas fait assez attention dans ma lecture), mais j’ai refermé le livre avec l’impression d’avoir lu quelque chose d’important, de violent mais de très beau aussi.

Une idée piochée chez Marie-Claude, et lue de concert avec Ingannmic (et Electra qui nous rejoindra plus tard).

Le fils de la veuve

Gil Adamson, Le fils de la veuve: au début du roman, on retrouve William Moreland, un des personnages du premier tome de la série, La veuve. On est en 1917 et son épouse, « la veuve », est décédée. Il a un fils de douze ans, Jack. Comme il souhaite préparer le futur, il le confie à une religieuse qui vit à Banff. Il prend la route, allant de village en cité minière, créant diversion avec des explosions à la dynamite pour voler de l’argent et divers objets. Quand il retourne enfin à Banff, Jack a disparu. Le jeune garçon n’en pouvait plus de l’ambiance étouffante chez sa protectrice, des railleries à l’école, des vêtements trop serrés. Il est parti retrouver la cabane familiale perdue dans la nature.

Gil Adamson raconte l’histoire de deux hommes solitaires, confrontés à une société qui change et marquée par la guerre et l’arrivée de la modernité. Elle insuffle également des éléments de mystère en créant le personnage de la religieuse, une femme pas comme les autres. Et puis surtout, il y a la description de la nature sauvage du Canada et du nord des Etats-Unis, la présence des ours et de trappeurs isolés, et les voies de chemin de fer et les routes qui de plus en plus coupent les paysages. J’avais adoré La veuve, même si je n’ai aujourd’hui plus vraiment de souvenir de l’histoire (à l’époque, mes commentaires étaient encore plus courts – et en bonus, dans le même billet, un commentaire assez acerbe sur Sylvain Tesson). Avec cette suite, j’ai parfois trouvé le temps un peu long, mais au final j’ai beaucoup aimé le livre. Disons que c’est plus un 3,5/5 qu’un 4, mais peu importe.

Jonny Appleseed

Joshua Whitehead, Jonny Appleseed: Jonny, jeune homme amérindien (oji-cri) et queer, raconte les quelques jours qui précèdent son retour dans la réserve indienne où il a vu le jour et où il assistera à l’enterrement de son beau-père. Dans la grande ville de Winnipeg, il gagne sa vie avec du cybersex. Il décrit sa vie de tous les jours, sa relation avec Tias, les histoires du passé, notamment sa relation très intime avec sa kokum, sa grand-mère, qui a très vite remarqué ses différences, le surnommant « Two Spirits ». C’est souvent cru, les émotions sont à fleur de peau, la vie n’est pas facile. Et pourtant c’est très beau, le personnage de Jonny est très attachant.

Est-ce que j’ai été autant séduite qu’Electra et Marie-Claude qui ont conseillé ce livre ? Non, sans doute pas tout à fait, peut-être que c’est lié à la mauvaise passe dans laquelle je suis pour le moment avec mes lectures ? Et donc au fait que j’attendais beaucoup de ce roman ? Peut-être… mais il est clair que cette voix m’a marquée et que je lirai avec plaisir d’autres romans ce jeune auteur.

Kuessipan

Naomi Fontaine, Kuessipan: Kuessipan, c’est un kaléidoscope d’impressions, de descriptions, de moments d’une vie. Ce n’est pas un roman qui se construit autour d’une histoire mais il tourne autour des Innus, ce peuple autochtone du nord du Québec. Ces vignettes racontent la réserve, le passé, le futur, les problèmes d’alcool et de violence, la chasse et la pêche, les tambours et les chants traditionnels… C’est court, ça se lit en moins de deux heures, et pourtant cela plonge le lecteur dans un monde inconnu. J’ai beaucoup pensé à Split tooth de Tanya Tagaq, il y a des ressemblances, mais cette dernière va plus loin, est moins classique dans son récit.

Comme j’ai vu le film, je n’ai pas arrêté d’y penser, j’ai tenté de retrouver les phrases qui l’ont inspiré – des phrases, des mots. Il a été co-écrit par l’autrice, et cela permet de mieux comprendre ce qu’elle voulait décrire dans son court roman. Les deux se complètent. Que dire d’autre ? J’ai aimé comment toute un monde se dévoile, comment ces vignettes laissent au lecteur une grande part d’imagination tout en créant un cadre. J’ai aimé me plonger dans ce Grand Nord méconnu pour moi. Mais c’était un peu trop bref (tout comme ma chronique).

Une lecture commune avec Electra et Marie-Claude.

A quality of light

Richard Wagamese, A quality of light: le révérend Joshua Kane est appelé par la police pour désamorcer une prise d’otages par Johnny Gebhardt. Les deux hommes se connaissent; enfants, ils étaient les meilleurs amis du monde, relié par un pacte secret. Joshua est Ojibway mais a été adopté par des parents blancs, de pieux agriculteurs qui l’élèvent selon les principes chrétiens de la bonté et de la justice. Johnny vit avec un père alcoolique et violent, et une mère qui a laissé tomber les bras; il est passionné par la culture indienne dans laquelle il trouve une certaine force et spiritualité. Les deux garçons se rencontrent à l’école et forment une amitié très profonde, le second initiant peu à peu le premier à sa culture d’origine. Au fil des pages, le lecteur apprend à connaître les garçons et les éléments qui ont mené à la prise d’otages.

La lecture de ce roman a été assez contrastée: il y a de longues descriptions de l’apprentissage du baseball qui ne sont pas particulièrement passionnantes pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas aux sports (et encore moins les sports américains dont je n’ai aucune notion des règles) mais il y a aussi la découverte de la culture et de la spiritualité Ojibway. C’est passionnant de voir ces deux garçons que tout oppose grandir et former une personnalité propre, pleine de nuances. La seconde partie du livre devient parfois un peu plus politique et revendicatrice, les discussions entre Joshua et Johnny présentant des points de vue totalement opposés qui sont le miroir de ce qui se passait dans la société à cette époque (fin des années 1960 – début des années 1970). Et même si j’ai eu quelques moments d’ennui, la seconde moitié du roman m’a totalement convaincue. Ce n’est pas mon roman favori de Wagamese mais il reste très intéressant.

How to pronounce knife

Souvankham Thammavongsa, How to pronounce knife: avec ce troisième recueil de nouvelles lu dans le cadre de « Mai en nouvelles », organisé par Electra et Marie-Claude, on part au Canada et au Laos en même temps. C’est d’ailleurs ce second pays qui m’a attirée, j’y ai été en 1997. Souvankham Thammavongsa est née dans un camp de réfugiés en Thaïlande et a grandi à Toronto au Canada; elle a publié plusieurs livres de poésie, ainsi que ce premier ce premier recueil de nouvelles. Chacune des histoires parle de ces immigrants laotiens dans un pays un peu étrange et surtout très froid; ce sont très souvent les enfants – les seuls qui parlent déjà l’anglais convenablement – qui racontent certaines bizarreries qu’ils vivent, avec des parents souvent illettrés, relégués à des boulots peu glorieux, en marge de la société.

Il y a cette histoire – touchante et drôle en même temps – qui donne le titre au recueil, avec cette incompréhension sur la manière de prononcer le mot « knife » – faut-il prononcer le K ou pas ? Il y a ces plongées dans le monde du travail des immigrés, que ce soit dans une usine de découpage et plumage de poulets ou dans le ramassage de vers de terre. Ou encore dans un salon de beauté, où cet homme qui était boxeur, puis balayeur, se retrouve à peindre les ongles des femmes. Il y a cette autre femme dont la passion pour le chanteur country Randy Travis tourne à l’obsession, et dont le mari tente malgré son peu de moyens de lui faire plaisir, le tout vu par les yeux de leur petite fille.

Les nouvelles sont courtes, de six à dix pages, mais elles créent un petit monde en soi; elles décrivent une vie souterraine, peu connue et qui pourtant est un des piliers de la société; elles décrivent ces boulots mal payés, dont personne ne veut. Elles racontent aussi les jolis moments, ou ces moments un peu étranges d’adaptation à un nouveau mode de vie si différent, dont on ne connait pas les codes mais dont on veut à tout prix faire partie. La langue est belle, les mots bien choisis, et même s’il y a une certaine poésie, elle ne domine pas l’écriture. Une belle découverte – repérée sur le goodreads de Jackie Brown, qui rassemble pas mal de livres sur le thème de l’immigration en Amérique du Nord. Et puis Marie-Claude l’a lu aussi et publié un billet sur son blog.

The Break

Katherena Vermette, The Break: abandonnant le pavé en cours, je me suis lancée dans la lecture du roman de cette écrivaine canadienne Métis (d’ascendance européenne et amérindienne), originaire de Winnipeg au Manitoba. Il raconte des histoires de femmes, reliées entre elles par des liens familiaux, parfois ténus, mais souvent bien présents. Par une froide nuit d’hiver, Stella, une jeune maman, est témoin d’une altercation dans la neige, dans le quartier du Break, une partie de Winnipeg. Elle appelle la police mais n’est pas entièrement prise au sérieux. Le lendemain, la jeune Emily est admise à l’hôpital, couverte de sang. Elle a été violée. Autour d’elle gravite une série de femmes, sa mère Pauline qui doute de son partenaire, sa grand-mère Cheryl qui pense toujours à sa soeur décédée trop tôt, Rain (la mère de Stella), son arrière grand-mère, surnommée Kookom, qui est le lien vers le monde des esprits, et puis Phoenix, cette adolescente qui s’enfuit d’un centre de détention pour mineurs. Chaque chapitre donne la parole à l’une de ces femmes et décrit les événements qui ont mené à cette terrible nuit. Parfois intervient l’unique voix masculine, celle de Tommy, jeune policier Métis, qui veut résoudre l’affaire.

L’auteur trace un très beau portrait de ces Indiens des villes, déracinés mais ayant malgré tout gardé une part de leurs racines, même si elle sont souvent étouffées. Chaque personnage est minutieusement décrit, avec ses failles et ses doutes mais en refermant le livre, il en ressort une certaine chaleur, un certain espoir. Ma lecture n’a pas été facile, j’ai eu du mal à lire plus de 10 pages par jour; elle est tombée à un moment marqué par le stress et l’angoisse (l’annonce du confinement) et j’ai parfois dû me forcer à continuer. Mais quand j’ai attaqué les 60 dernières pages, je les ai lues d’une traite. Et j’ai bien fait. Les personnages continuent à me suivre encore aujourd’hui, quelques semaines après la fin de ma lecture. Je remercie donc Electra d’en avoir parlé !

Keeper’n me

Richard Wagamese, Keeper’n me: premier roman, en partie autobiographique, de Richard Wagamese, Keeper’n me raconte l’histoire de Garnet Raven. A l’âge de trois ans, celui-ci est enlevé de sa famille Ojibwé pour être placé dans une famille d’accueil. Il grandit loin de la réserve et des traditions ancestrales, et une fois adulte, se fait arrêter pour du trafic de drogue. En prison, il est contacté par un membre de sa famille qui l’a retrouvé. Il retourne alors dans son village d’origine où il apprendra à connaître sa culture indienne.

Après avoir lu le dernier roman de Wagamese, Starlight, j’ai décidé de lire tous les livres de cet auteur, en commençant par le premier, Keeper’n me. Il est écrit en grande partie dans un anglais parlé, parfois un peu difficile à comprendre et qui demande une certaine attention à la lecture, et c’est sans doute cela qui m’a un peu rebutée. Par contre, j’y ai retrouvé les descriptions très précises et lyriques de la nature, le lien entre celle-ci et les hommes, la beauté des paysages canadiens… Il y a aussi des touches de burlesque, notamment dans le retour de Garnet dans son village, ou dans d’autres épisodes de la vie locale. J’ai aimé lire ce roman mais je ne le conseillerais pas comme premier à lire pour cet auteur.

Starlight

Richard Wagamese, Starlight: une mère s’enfuit avec sa fille, quittant un homme violent. Elles prennent la route et se réfugient dans une maison abandonnée dans un petit village. C’est là qu’habite Frank Starlight (le héros de Les étoiles s’éteignent à l’aube). Sa vie est tranquille, autour du ranch dont il s’occupe avec son associé. Et il part souvent dans la nature pour faire des photos d’animaux, des loups, des cerfs… Il recueille Emmy et sa fille et se rend très vite compte qu’elles ont été traumatisées, même si elles ne racontent rien. Il tente de les aider en les invitant à mieux connaître la nature qui les entoure. Mais l’ex d’Emmy veut se venger…

Une fois de plus, j’ai été happée par le récit de Wagamese, par ses descriptions de la nature, par la violence de l’histoire d’Emmy et de sa fille, par leur transformation au contact de la forêt et des animaux. C’est beau, troublant par moments, les mots me manquent. C’était le dernier roman de Wagamese, et il est inachevé. Les éditeurs ont fait de leur mieux pour proposer plusieurs fins, se basant sur ce que l’auteur avait raconté à ses proches et sur une nouvelle plus ancienne. C’est le genre de roman qu’on aimerait ne jamais refermer, et c’est triste de se dire qu’il n’y en aura plus d’autres… Il me reste heureusement quelques-uns de ses premiers livres à lire.

Nous qui n’étions rien

Madeleine Thien, Nous qui n’étions rien: l’histoire commence au Canada, à Vancouver: Marie est une adolescente chinoise vivant avec sa mère; son père est retourné quelques années plutôt en Chine puis s’est suicidé à Hong Kong. Un jour arrive Ai-Ming, jeune femme de 19 ans qui a fui la Chine et dont la mère est une connaissance de celle de Marie. Ai-Ming aide Marie à lire un carnet écrit en chinois, Le Livre des Traces, qui raconte l’histoire de deux familles, par bribes d’abord, puis il nous plonge en pleine Révolution Culturelle.

C’est un roman foisonnant qui décrit la vie de la diaspora chinoise mais surtout celle des Chinois eux-mêmes, de leurs souffrances et de leur vie sous un régime qui se voulait égalitaire. L’auteur se focalise sur quelques personnages, un compositeur de musique classique occidentale, des musiciens itinérants, un propriétaire terrien, une adolescente étudiant le violon… Ils sont dans la tourmente, changeant de lieu de résidence selon le bon vouloir du gouvernement, envoyés à la campagne ou en rééducation.

Le roman retrace une page d’histoire que je ne connaissais que très peu. Il est très dense, relativement long, un peu compliqué à appréhender au départ mais après une centaine de pages, j’ai voulu connaître la suite, m’attachant à certains des personnages (un peu moins à d’autres). Peu à peu, on comprend les liens qui lient Marie aux personnages du passé; l’histoire se développe jusqu’à un dénouement. Le roman est surtout très dur dans sa description minutieuse d’un régime qui veut tout détruire pour recommencer à zéro et qui prône l’autocritique à outrance, bannissant des gens qui auparavant étaient au pouvoir et inversement. Il m’a donné envie de lire d’autres récits sur le sujet, et je vous le conseille si vous avez un peu de temps devant vous.