The Break

Katherena Vermette, The Break: abandonnant le pavé en cours, je me suis lancée dans la lecture du roman de cette écrivaine canadienne Métis (d’ascendance européenne et amérindienne), originaire de Winnipeg au Manitoba. Il raconte des histoires de femmes, reliées entre elles par des liens familiaux, parfois ténus, mais souvent bien présents. Par une froide nuit d’hiver, Stella, une jeune maman, est témoin d’une altercation dans la neige, dans le quartier du Break, une partie de Winnipeg. Elle appelle la police mais n’est pas entièrement prise au sérieux. Le lendemain, la jeune Emily est admise à l’hôpital, couverte de sang. Elle a été violée. Autour d’elle gravite une série de femmes, sa mère Pauline qui doute de son partenaire, sa grand-mère Cheryl qui pense toujours à sa soeur décédée trop tôt, Rain (la mère de Stella), son arrière grand-mère, surnommée Kookom, qui est le lien vers le monde des esprits, et puis Phoenix, cette adolescente qui s’enfuit d’un centre de détention pour mineurs. Chaque chapitre donne la parole à l’une de ces femmes et décrit les événements qui ont mené à cette terrible nuit. Parfois intervient l’unique voix masculine, celle de Tommy, jeune policier Métis, qui veut résoudre l’affaire.

L’auteur trace un très beau portrait de ces Indiens des villes, déracinés mais ayant malgré tout gardé une part de leurs racines, même si elle sont souvent étouffées. Chaque personnage est minutieusement décrit, avec ses failles et ses doutes mais en refermant le livre, il en ressort une certaine chaleur, un certain espoir. Ma lecture n’a pas été facile, j’ai eu du mal à lire plus de 10 pages par jour; elle est tombée à un moment marqué par le stress et l’angoisse (l’annonce du confinement) et j’ai parfois dû me forcer à continuer. Mais quand j’ai attaqué les 60 dernières pages, je les ai lues d’une traite. Et j’ai bien fait. Les personnages continuent à me suivre encore aujourd’hui, quelques semaines après la fin de ma lecture. Je remercie donc Electra d’en avoir parlé !

Keeper’n me

Richard Wagamese, Keeper’n me: premier roman, en partie autobiographique, de Richard Wagamese, Keeper’n me raconte l’histoire de Garnet Raven. A l’âge de trois ans, celui-ci est enlevé de sa famille Ojibwé pour être placé dans une famille d’accueil. Il grandit loin de la réserve et des traditions ancestrales, et une fois adulte, se fait arrêter pour du trafic de drogue. En prison, il est contacté par un membre de sa famille qui l’a retrouvé. Il retourne alors dans son village d’origine où il apprendra à connaître sa culture indienne.

Après avoir lu le dernier roman de Wagamese, Starlight, j’ai décidé de lire tous les livres de cet auteur, en commençant par le premier, Keeper’n me. Il est écrit en grande partie dans un anglais parlé, parfois un peu difficile à comprendre et qui demande une certaine attention à la lecture, et c’est sans doute cela qui m’a un peu rebutée. Par contre, j’y ai retrouvé les descriptions très précises et lyriques de la nature, le lien entre celle-ci et les hommes, la beauté des paysages canadiens… Il y a aussi des touches de burlesque, notamment dans le retour de Garnet dans son village, ou dans d’autres épisodes de la vie locale. J’ai aimé lire ce roman mais je ne le conseillerais pas comme premier à lire pour cet auteur.

Starlight

Richard Wagamese, Starlight: une mère s’enfuit avec sa fille, quittant un homme violent. Elles prennent la route et se réfugient dans une maison abandonnée dans un petit village. C’est là qu’habite Frank Starlight (le héros de Les étoiles s’éteignent à l’aube). Sa vie est tranquille, autour du ranch dont il s’occupe avec son associé. Et il part souvent dans la nature pour faire des photos d’animaux, des loups, des cerfs… Il recueille Emmy et sa fille et se rend très vite compte qu’elles ont été traumatisées, même si elles ne racontent rien. Il tente de les aider en les invitant à mieux connaître la nature qui les entoure. Mais l’ex d’Emmy veut se venger…

Une fois de plus, j’ai été happée par le récit de Wagamese, par ses descriptions de la nature, par la violence de l’histoire d’Emmy et de sa fille, par leur transformation au contact de la forêt et des animaux. C’est beau, troublant par moments, les mots me manquent. C’était le dernier roman de Wagamese, et il est inachevé. Les éditeurs ont fait de leur mieux pour proposer plusieurs fins, se basant sur ce que l’auteur avait raconté à ses proches et sur une nouvelle plus ancienne. C’est le genre de roman qu’on aimerait ne jamais refermer, et c’est triste de se dire qu’il n’y en aura plus d’autres… Il me reste heureusement quelques-uns de ses premiers livres à lire.

Nous qui n’étions rien

Madeleine Thien, Nous qui n’étions rien: l’histoire commence au Canada, à Vancouver: Marie est une adolescente chinoise vivant avec sa mère; son père est retourné quelques années plutôt en Chine puis s’est suicidé à Hong Kong. Un jour arrive Ai-Ming, jeune femme de 19 ans qui a fui la Chine et dont la mère est une connaissance de celle de Marie. Ai-Ming aide Marie à lire un carnet écrit en chinois, Le Livre des Traces, qui raconte l’histoire de deux familles, par bribes d’abord, puis il nous plonge en pleine Révolution Culturelle.

C’est un roman foisonnant qui décrit la vie de la diaspora chinoise mais surtout celle des Chinois eux-mêmes, de leurs souffrances et de leur vie sous un régime qui se voulait égalitaire. L’auteur se focalise sur quelques personnages, un compositeur de musique classique occidentale, des musiciens itinérants, un propriétaire terrien, une adolescente étudiant le violon… Ils sont dans la tourmente, changeant de lieu de résidence selon le bon vouloir du gouvernement, envoyés à la campagne ou en rééducation.

Le roman retrace une page d’histoire que je ne connaissais que très peu. Il est très dense, relativement long, un peu compliqué à appréhender au départ mais après une centaine de pages, j’ai voulu connaître la suite, m’attachant à certains des personnages (un peu moins à d’autres). Peu à peu, on comprend les liens qui lient Marie aux personnages du passé; l’histoire se développe jusqu’à un dénouement. Le roman est surtout très dur dans sa description minutieuse d’un régime qui veut tout détruire pour recommencer à zéro et qui prône l’autocritique à outrance, bannissant des gens qui auparavant étaient au pouvoir et inversement. Il m’a donné envie de lire d’autres récits sur le sujet, et je vous le conseille si vous avez un peu de temps devant vous.

Cheval Indien

Richard Wagamese, Cheval Indien: admis dans un centre de désintoxication (pour l’alcool), Saul Cheval Indien a touché le fond. Rien ne semble l’aider et il décide en fin de compte de raconter son histoire, espérant que cette introspection l’aidera. Il est d’origine Ojibwé et est né dans le Nord ontarien. Il a vécu les premières années avec sa famille puis juste avec sa grand-mère mais lorsque celle-ci décède, il se retrouve enfermé dans un pensionnat dirigé de main de fer par des religieux qui ne portent que peu d’intérêt au bien-être des enfants. Il trouve une échappatoire dans le hockey qu’il commence à pratiquer avec beaucoup de ferveur. Il devient un excellent joueur mais le Canada des années 60-70 est dur et extrêmement raciste avec les autochtones.

L’histoire de Saul Cheval Indien en rappelle d’autres, que ce soit celles des Sami de Laponie ou des Aborigènes d’Australie. Le récit est dur et violent mais le ton introspectif apporte une certaine sérénité. Il ne s’arrête pas qu’aux pensées du héros mais relate toute son histoire sans laisser de temps mort, de la vie en communauté indienne aux matchs de hockey. Richard Wagamese réussit une fois de plus à écrire un roman très juste, qui touche le lecteur sans tomber dans le larmoyant, tout en ouvrant des horizons souvent peu connus. Je recommande vivement !

Les étoiles s’éteignent à l’aube

51uogk87xvl-_sx195_Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube: Franklin Starlight, un garçon âgé de 16 ans aux origines indiennes ojibwé, n’a pas vraiment connu son père sauf quelques visites éparses. Il a été élevé par le Vieil Homme qui lui appris à vivre en harmonie avec la nature. Au début du récit, il est appelé par son père, Eldon, qui lui demande une faveur: faire avec lui un dernier voyage et l’enterrer comme un guerrier dans la terre de ses ancêtres. Eldon, alcoolique invétéré, n’a plus que quelques jours à vivre et le périple dans les paysages sauvages de la Colombie Britannique sera l’occasion de parler du passé, de dévoiler des secrets, de raconter dans quelles circonstances Franklin a vu le jour. Les descriptions de la nature sont précises et vivantes, l’homme est minuscule face aux paysages et aux animaux, il doit respecter les lois environnantes. Mais c’est aussi un roman qui raconte une histoire, une sorte de testament, une manière de se libérer du poids du passé et les difficiles relations entre un père et son fils. Les sentiments décrits sont justes, entre amour et culpabilité. Tout cela m’a passionnée et j’ai beaucoup apprécié ce roman.

Annabel

bm_cvt_annabel_1832_zps4nl0nrxlKathleen Winter, Annabel: sur les côtes du Labrador, dans un Canada déjà bien nordique, naît un enfant un atypique: il possède les caractéristiques des sexes féminins et masculins. Seuls ses parents et une amie fidèle, Thomasina, sont au courant. Ils choisissent de l’appeler Wayne et de l’élever comme un garçon. Des médecins les aident dans cette voie avec opérations et hormones, sans qu’il n’y ait beaucoup de discussions. Wayne ne sait rien, il se sent juste différent. Il ne s’intéresse pas aux pratiques de chasseur et trappeur de son père et rêve de natation synchronisée, pour pouvoir porter un joli maillot de bain scintillant. Le livre raconte sa vie, jusqu’à l’âge adulte, ses émotions partagées mais aussi les sentiments contrastés de ses parents. Kathleen Winter raconte avec beaucoup de douceur cette histoire qui pourrait sembler tragique, en laissant une grande place à la beauté des paysages arctiques. Un roman qui m’a étonnée parce que je m’attendais à quelque chose de plus polémique, mais c’est d’autant mieux réussi de cette manière. Il parle de la question d’identité, des choix, du regard des autres et du renoncement qu’il peut provoquer, de la liberté d’être soi et de ses limites.

Book_RATING-40