Rétrécissement

Moi: je n’arrive pas à arrêter mon cerveau, j’ai envie de lire, de regarder films et séries, de sortir, de voir des expos, des spectacles, de voyager, de coudre, d’embellir et d’entretenir le jardin, de parler, de rire, de boire, de manger… J’ai du mal à choisir entre toutes ces activités, mon temps est trop limité…

Papa: mon papa était très actif, il enseignait des cours du jour en secondaire et des cours du soir en promotion sociale, il jouait avec moi, il passait du temps avec ma maman, il nettoyait et entretenait la maison, il repeignait façades et châssis pendant les vacances d’été, il tondait la pelouse, il plantait des fleurs et des légumes, il lisait, il allait à des expos, il parcourait galeries d’art et magasins d’antiquités, il guidait des voyages culturels, il regardait films et documentaires, il était actif dans plusieurs associations culturelles, il se tenait au courant de l’actualité…

J’écris tout ceci au passé.

Aujourd’hui, à presque 80 ans, il ne fait plus grand chose. Il ne sort plus de son fauteuil, ou très peu. Il lit encore le journal mais plus de livres. Il dit que ses yeux ne le lui permettent plus mais peut-être manque-t’il aussi d’attention ? Son dos le fait souffrir, sa nouvelle cicatrice sur le crâne aussi. La nourriture ne lui goûte plus et il faut l’encourager à manger. Il aime par contre encore son Picon en apéritif et plusieurs verres de vin. Il parle au téléphone à sa soeur et à sa compagne (qui ne vit pas avec lui) mais jamais très longtemps. Nos conversations sont parsemées de blancs. J’essaie de raconter ce que je fais, mes activités, mes voyages mais il n’y a plus beaucoup d’échange. Il regarde le journal parlé, juste un seul, pas les trois ou quatre d’avant. Il éteint la tv à 19h30 et va au lit immédiatement après pour dormir 9 ou 10 heures sous l’effet de somnifères. Il attend ce sommeil avec impatience et est heureux de dormir aussi bien et aussi longtemps. Il a un océan de temps et cela lui pèse.

Sa vie s’est tellement rétrécie et cela me rend triste.

Je ne connais pas l’histoire des décès de tous mes grands-parents. Ma grand-mère paternelle s’est éteinte en un jour. Ma grand-mère maternelle s’occupait de sa maison et de son jardin quand un cancer du pancréas l’a emportée en quelques semaines. Ma maman n’était plus très active mais lisait encore beaucoup, avant qu’elle ne perde toute conscience du monde extérieur. Ma tante, sa soeur, faisait encore pas mal de choses, je pense. J’entends parler de personnes âgées actives, occupées par mille activités et heureuses d’être toujours là. On ne parle que peu des fins de vie difficiles.

Est-ce que la situation de mon papa est une exception ? Je ne le pense pas. Mais ce lent rétrécissement de son monde est difficile à accepter. La maladie la plus grave qui le touche n’est probablement pas ce cancer de la peau récemment détecté mais bien une longue et pernicieuse dépression qui a commencé il y a plus de dix ans et qui n’a jamais vraiment été soignée parce qu’il fait partie d’une génération qui mélange encore visite chez un psychologue et enfermement dans un asile.

Peut-être qu’écrire ce billet me permettra de mieux accepter la situation. Peut-être qu’il vous permettra aussi de parler de ce sujet s’il vous touche. Peut-être que vos histoires – tristes ou joyeuses – me permettront d’avancer dans ma réflexion…