De la culpabilité

Depuis la chute de mon père, plusieurs personnes m’ont posé des questions très anodines, du genre “et donc tu dois t’occuper plus de lui ?”, “et donc, tu vas le voir plus souvent ?”, “et donc, tu vas manger avec lui ?”, “et donc tu prendras les choses en main ?”. Et c’est normal, il n’y avait rien d’autre que de l’intérêt et de la bienveillance dans ces questions. Mais à force, j’ai commencé à me poser des questions. Est-ce que j’en fais bien assez ? Est-ce que je suis bien à la hauteur ? Est-ce que d’autres personnes n’en feraient pas plus ? Comme par exemple ma cousine qui habite loin de ses parents mais qui vient les visiter toutes les semaines (et pourtant elle est maman célibataire donc bien plus occupée que moi) ? Comme par exemple l’ouvrier devenu ami de mon papa qui a proposé de rester dormir chez lui si nécessaire ? Samedi soir, une goutte a fait déborder le vase. Ce n’était sans doute pas voulu comme ça, mais moi j’ai craqué. J’ai reçu un appel téléphonique de la compagne de mon père, appel que j’ai ressenti comme très froid et me disant donc qu’elle ne serait pas présente de mardi à vendredi (c’est devenu samedi entretemps) (alors qu’elle avait promis qu’elle resterait au moins une semaine entière) et que je devais prendre mes dispositions. Quoi ? Elle ne l’a pas précisé. J’ai d’abord cru qu’elle m’avait appelé derrière le dos de mon père mais suite à mon appel d’avant-hier, je me suis rendu compte qu’il était bien au courant. Je lui ai donc demandé de réfléchir et de me rappeler pour dire clairement ce qu’il veut que je fasse. De plus, autant à l’hôpital et au centre de revalidation, il était d’excellente humeur et tout allait bien, depuis qu’il est rentré, rien ne va plus, il se plaint tout le temps, dort une grande partie de la journée et me fait des piques quand je lui demande de faire attention à sa consommation (excessive) d’alcool. Hier, il m’a rappelé, ça n’allait pas mieux (il a même été malade d’avoir bu du vin) mais il ne m’a rien demandé, sa compagne insistant à nouveau à propos de son absence.

Je sais très bien que je ne dois pas entrer dans le jeu de la culpabilité et du chantage affectif mais j’ai eu un moment de faiblesse samedi, causé par d’autres petites choses que j’avais résolues mais qui ont utilisé mes ressources du moment. Là, je suis vidée et j’ai des maux de ventre. Je me sens d’autant plus déçue que cette fatigue va à nouveau reporter mes sorties. J’attendais avec impatience le retour à la maison de mon père en me disant que je n’aurais plus les visites à l’hôpital, que je pourrais reprendre un rythme normal et reprendre une vie sociale.

Un corollaire de tout cela est une grande solitude. Je suis fille unique. Mes cousins ont leurs propres problèmes. La compagne de mon père ne vit pas avec lui (et elle vit à une heure de route) et je n’ai que peu de contacts avec elle. Le médecin a prescrit l’aide d’une infirmière une fois par semaine, ainsi que les visites d’un kiné mais ce n’est qu’un sparadrap.

J’ai connu une grande partie de ma vie la maladie de ma mère (de mes 6 à 32 ans). Je me suis occupée pendant plus de trois ans de quelqu’un et ça m’a complètement vidée. Depuis un an, je me reconstruis, je prends beaucoup de temps pour moi. J’ai peur qu’à nouveau, je doive prendre en charge quelqu’un. Je n’ai pas envie et du coup, je me sens égoïste et du coup, coupable. Il faut que je sorte de ce schéma. C’est probablement le plus grand défi qui m’attend les prochains mois et j’espère terminer 2016 en me disant que c’était une bonne année, tout comme 2015.

10 thoughts on “De la culpabilité

  1. Les parents vieillissants et de plus en plus dépendants sont en effet un très gros souci pour les gens qui arrivent à notre âge. Au-delà du kiné et de l’infirmière prescrits par le médecin, est-il possible d’engager une aide ménagère quelques heures par jour, pour ne pas que tu sois obligée de t’occuper de ton père tout le temps mais qu’il ait quand même une présence et de l’aide?

    1. Il a déjà l’aide-ménagère un jour semaine et son ami ouvrier qui passe en gros un jour sur deux, voire plus. Ce n’est pas comme s’il était seul des jours à la suite.

  2. Je comprends bien ce que tu expliques. Ma mère s’occupe de son frère depuis des années et c’est un sujet de discorde entre mes parents. Et mon oncle en joue de cette “dépendance”. Lorsque c’est quelqu’un de sa famille, c’est toujours délicat de trouver le juste milieu entre son rôle de proche et sa vie personnelle: où mettre la barrière ? quand dire “non, là c’est trop” ?
    Dans ton cas, je trouve que ton père est bien entouré: aide ménagère, ami ouvrier, toi. Ne te culpabilise pas trop et n’oublie pas que prendre soin de soi c’est aussi important pour prendre soin des autres.

    1. Merci pour ton commentaire et tes encouragements. Il faut en effet que je ne m’oublie pas, je vais tenter d’expliquer ça à mon père et j’espère qu’il comprendra.

  3. On a tendance à regarder vers la famille en cas de perte d’autonomie (avec des réflexions de type “c’était mieux avant, aujourd’hui les enfants ne s’occupent plus des âgés”. Or les chiffres prouvent le contraire. Et ils montrent aussi que “ceux qui s’occupent” sont majoritairement les femmes) alors qu’il existe tout un tas de services pour seconder les familles. Ça évite souvent de poser la question de leur accessibilité, leur qualité, leur financement etc.
    Mais le fait est que même en ayant recours à ces services et à une solidarité étendue, il y a toutes une séries de choses que tu fais. Sauf que dans la conception actuelle du soin, elles sont invisibilisees: coordonner les services entre eux, la continuité de la responsabilité de ton papa sur tes épaules, assurer qu’en toute circonstance sa dignité soit respectée, continuer à faire le lien biographique avec sa vie d’avant, etc. Des choses qui paraissent minimes et passives car elles ne sont pas “presentielles” ni marquées par une certaine idée déplacée de l’abnégation mais qui sont essentielles, que tu fais déjà. Il est faux de juger ton implication sur ta présence. Tu es complètement impliquée, en témoigne ta fatigue.
    Je trouve beaucoup plus sain de réfléchir à la position que tu peux/veux/ qu’il est vraiment utile de prendre dans cette situation plutôt que de t’y jetter entièrement pour convenir à la vision “abnégation”. L’idée que la famille c’est toujours mieux n’est pas vraie en toutes circonstances. En cas de chantage affectif ou d’alcool, j’ai l’impression que parfois tu es mieux dans une position un peu distancée qui te permet de la fermeté et de la clairvoyance, mélangée à la même dose d’affection que si tu étais completement empêtrée dans une relation avec une personne qui, dans son état psychologique du moment, détourne toute l’aide et l’énergie que tu pourrais apporter pour nourrir son mal être.
    Pour vous deux et pour essayer d’optImiser toute l’énergie que tu mettras dans cette situation, je trouve très positif de réfléchir à la façon dont tu souhaites prendre soin de lui🙂

    1. Merci d’avoir pris le temps d’écrire un si long commentaire. ça me fait du bien, tu t’exprimes bien et tu me rassures.
      Ce craquage est le début d’une réflexion sur ma position, c’est la recherche d’un nouvel équilibre qui soit acceptable / confortable pour tout le monde. Il faut que je retrouve ma place et que mon papa retrouve la sienne, chacun en fonction de sa vie et de ses besoins. C’est ce que je vais lui expliquer quand je le vois demain, en espérant qu’il soit réceptif. Sinon c’est au programme pour une prochaine fois.

  4. Je n’aurai qu’un seul conseil : préserve-toi. Si la compagne de ton père veut faire du chantage affectif (avec l’aval implicite de celui-ci), grand bien lui fasse. Mais, ainsi que tu l’as toi-même formulé, tu as déjà beaucoup géré ces dernières semaines et tu as besoin de souffler.
    Tout le monde n’a pas la vocation à être infirmière et, quand bien même, il est très différent de le faire comme un métier et de se sacrifier pour répondre à un idéal de “bonne fille” (bizarrement, ce sont rarement les fils / frères que l’on réquisitionne…). Si ton père veut te voir, il peut l’exprimer de lui-même, et tu peux lui exposer les raisons de tes réticences, voire éventuellement faire quelques concessions.
    Si ta cousine célibataire mais avec des enfants a envie de se plier aux attentes d’une certaine société, tant mieux pour elle. Mais si ce n’est pas pour toi, tu en souffriras et feras ressentir cette frustration et cette colère à ton entourage.
    Donc, et malgré mes propos un peu décousus et passe-partout, fais comme tu l’entends et ne regrette rien ! Va plutôt boire des cocktails, tiens.

    1. Bonne idée pour les cocktails !

      Merci pour ton commentaire. Il est nécessaire en effet que ce soit mon père qui s’exprime, ce que je lui ai d’ailleurs demandé mais qu’il a toujours eu beaucoup de mal à faire (un grand timide qui n’a jamais exprimé ses sentiments, avec toutes les conséquences qui ont suivi). Parler et encore parler, c’est vraiment primordial.

      Les clichés et les pressions de la société sont bien celles que tu exprimes: ce sont les filles, les femmes qui sont là pour soigner (et se sacrifier). Il est nécessaire d’en sortir.

  5. C’est très difficile en tant que membre de la famille de prendre une position de soignant et ce n’est pas non plus leur place. Tu fais déjà beaucoup de choses “invisibles”, comme l’a souligné Ness. Donc, tu ne devrais pas culpabiliser. Si tu penses que c’est souhaitable, ou si ton papa t’en fait la demande, vous pouvez envisager la possibilité de faire venir son aide-ménagère plus souvent par exemple. Cela te permettrait de garder une certaine distance vis à vis de son quotidien et de pouvoir lui consacrer un “temps de qualité”. C’est à dire un temps ou vous profitez d’une relation père-fille, et non pas soignant-soigné, qui viendrait brouiller les pistes.

    Et comme dit Kleo, profite d’un bon cocktail ce soir.

    1. pas de cocktail ce soir, j’ai un mal de tête assez horrible !

      Merci pour ton commentaire. Je n’ai pas trop l’impression pour le moment d’être “soignante”, justement parce qu’il est déjà bien entouré à ce niveau-là. Mais par contre, je suis la personne à qui il se plaint et dit que tout va mal. On retombe quelque part dans le même schéma. J’espère que nous pourrons sortir de ça au plus vite.

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